« Tu as failli ne pas obtenir un stage au Lynx », m’a rappelé à juste titre un jour de 2012 Diallo Souleymane, alias Yala-le-Gros Lynx. C’était lors d’une réunion en prélude au 20e anniversaire du satirique, célébré en grande pompe.

Un an auparavant, il venait de m’accorder une chance. Au terme d’un an et trois mois passés à le courtiser. Oui, le couple Diallo Souleymane-Lynx était une démoiselle difficile à conquérir. Et moi, j’ai placé la barre très haut. Séduit par le félin, j’ai regardé le premier nom dans l’ours et je lui ai adressé ma demande. Chaque fois, il me disait : reviens la semaine prochaine, le mois d’après… Un jour alors qu’il me demandait de revenir un jeudi, je lui ai rétorqué sèchement : « Monsieur, si vous ne voulez pas me prendre, dites-le moi. Mais je suis fatigué, même trouver du transport pour venir ici c’est difficile pour moi ! » Et lui de me réitérer calmement : « Reviens jeudi ! ».

Le jour j, il me présente au rédacteur en chef d’alors, Abou Bakr. J’étais heureux, j’étais anxieux, craignant de ne pas être à la hauteur. J’ignorais qu’il me disait ainsi oui pour la vie.
Gagner la confiance de Diallo Souleymane n’est pas une simple promenade de santé. En vacances dans un buisson de Pita, j’en ai profité pour faire un reportage sur l’agriculture. Il aimait celui qui prend des initiatives. « Je ne suis pas habitué de dire à quelqu’un fais quelque chose », disait-il souvent.

Après le reportage, on m’a proposé une somme dix fois supérieure à ma prime de stage. J’ai décliné. Tout le monde le sait au Lynx, prendre « du nem-nem » est la ligne rouge à ne pas franchir. Par ce geste, j’ai gagné son estime. Un acquis précaire, qu’on peut perdre à tout moment.

Le Lynx ne s’intéresse pas au train qui arrive à l’heure. Il recherche toujours la petite bête, les coup-lisses. Et à force de ne parler que de ce qui ne va pas, certains l’ont catalogué journal opposant. Oui, c’est un média d’opposition mais non de l’opposition. Des opposants d’hier, aujourd’hui au pouvoir deviennent des cibles, alors qu’ils passaient pour des proches. Alpha Grimpeur fut l’exemple le plus éloquant : au gnouf, il ne parlait qu’au satirique ; une fois au trône, il l’abhorrait. Aujourd’hui, malgré tout, nous dénonçons ce que lui, son parti et ses militants subissent.

Convié au lancement d’une campagne agricole à Timbi Madina, je titrais mon article : « Une campagne agro-législative ». Je racontais comment l’ancien ministre Bantama Show avait profité de l’événement pour battre campagne pour le régime Grimpeur d’alors, en prélude aux sélections législatives de 2013.

Pour la première fois, Diallo Souleymane n’a pas caché sa joie en lisant le papier. « Il faut écrire ce genre de papier à tout moment », m’a-t-il demandé.
Beaucoup plus récemment, la mort du général Sadiba Koulibaly a été annoncée un mardi soir après le bouclage de La Lance. Très tôt le lendemain matin, Yala-le-Gros Lynx câble le service mise en page, affectueusement surnommé « Salle des machines ». Il ordonne au chef du service de stopper le processus de fabrication du numéro, pour qu’on change la Une. Pas question de le sortir sans cette info majeure ! Sauf qu’on lui apprend que le changement a été fait la nuit. L’avare en compliment a manqué de peu de nous prendre au dos !

Auparavant, il nous avait expliqué comment, à la mort du président nigérien Hamani Diori en 1989, il s’était nuitamment retrouvé illico dare-dare avec ses collègues à la rédaction de Fraternité matin pour changer la Une du quotidien national ivoirien où il a bossé durant ses années d’exil. Sans que personne n’eut besoin d’appeler quelqu’un. De toute façon, les journaleux qu’ils étaient n’avaient pas de téléphone. On a donc appliquer un de ses enseignements.

Maintenant que le maître est parti, les élèves que nous sommes n’aurons qu’à réviser nos leçons. Afin que le félin continue son petit bonhomme de chemin, sans son géniteur.
Adios, le Gros Lynx ! Bien de choses à tous les autres qui t’ont devancé.

Diawo Labboyah