Notre confrère, Ahmed Tidiane Diallo, journaliste à l’hebdomadaire guinéen Le Populaire, sort son premier roman intitulé Guinètâ. L’ouvrage de 135 pages paru chez La Bruyère en France traite d’espoirs et de désillusions du peuple guinéen assoiffé de démocratie, après des décennies « d’autoritarisme ».
Le coup d’État de 2008 consécutif à la mort de Lansana Conté a débouché sur l’élection présidentielle guinéenne de 2010. Un scrutin jugé ouvert, comparativement aux précédents. Au deuxième tour, Alpha Condé est déclaré vainqueur face à son challenger Cellou Dalein Diallo. Il est ainsi considéré comme le premier président démocratiquement élu du pays. L’auteur de Guinètâ écrit que cette élection présidentielle représentait la « dernière chance » pour Mansakè. « Il n’a jamais cessé de lutter pour l’instauration de la démocratie, nourrissant l’ardent désir d’être lui-même artisan du changement tant espéré par ses compatriotes.» Il se dit conscient qu’une élection parfaite « n’existe pas », mais évoque des préalables afin que celle-ci soit crédible : « Cela dépend avant tout de la probité et de l’intégrité de ceux qui en assurent l’organisation, animés par la volonté de travailler dans la transparence pour le bien commun ».
Dérives du passé
Les élections législatives et communales ont suivi la présidentielle de 2010, marquées, comme elle, par des violences. La répression des manifestations des opposants au régime de Mansakè était sanglante : des dizaines de Guinéens sont morts. En dépit des années de combat qu’il a mené en faveur de la démocratie, il a tordu le cou à la constitution en briguant un mandat de trop. « Le troisième mandat fut un coup d’État constitutionnel, validé par le Syndicat des dictateurs déguisés en démocrates, sous le l’égide de la Commission des États d’Afrique de l’Ouest…»
En Guinée, écrit l’auteur, « l’acte de voter est gangrené, plus pourri que des fruits en décomposition ». L’ethnocentrisme et le régionalisme guident, poursuit l’écrivain, le choix des électeurs. « Mansakè, qui s’était érigé en fervent défenseur d’une démocratie exemplaire, a pourtant reproduit les mêmes dérives que ses prédécesseurs », se désole-t-il. Même que ces manquements auraient pu passer inaperçus, si Mansakè avait cédé le pouvoir au terme de ses deux mandats constitutionnels. « Hélas, l’ancien chantre des valeurs démocratiques s’est, au fil du temps, mué en un dictateur habilement dissimulé sous un masque de démocrate ».
La Guinée a vécu des événements électoraux douloureux sous le règne de Mansakè. L’écrivain affirme qu’entre mouvance présidentielle et opposition d’alors, aucun camp n’était prêt au compromis. Faute de consensus, « les processus électoraux se sont souvent soldés par des « villes mortes », des discours de haine, des affrontements physiques et des pertes en vies humaines, entraînant une perte de confiance généralisée. »

Après « le coup d’État constitutionnel » d’octobre 2020, un autre changement antidémocratique de régime est opéré le 5 septembre 2021. Le Groupement des Forces spéciales s’empare du pouvoir, alors que « Mansakè, réputé comme le plus fin stratège politique du pays, contrôle pourtant tous les leviers du pouvoir. »
Partant de la gestion des précédents putschs, l’auteur de Guinètâ rappelle qu’une transition réussie est celle qui réfléchit et propose, dans un cadre inclusif, des correctifs aux causes ayant entraîné le coup d’État. « À défaut, les mêmes causes produiront les mêmes effets », prévient-il.
Cause des coups d’États
L’auteur s’interroge sur « ce qui explique les nombreuses prises de pouvoir par les armes » au lieu des urnes, en Afrique francophone. Comment faire pour atténuer ce phénomène ? Il analyse que les causes peuvent être diverses et variées, tout en pointant du doigt « l’extrême fragilité des institutions qui doivent garantir, en principe, la souveraineté des États, ainsi que les changements ou modifications constitutionnelles et la volonté de certains dirigeants de s’éterniser et l’échec des processus démocratiques mis en œuvre depuis le début des années 1990. »
Pour une transition apaisée en Guinée, il est fondamental, selon l’auteur, de réformer les institutions, mais surtout d’organiser des élections crédibles, « non seulement pour légitimer les institutions issues de la transition, mais également pour légitimer les représentants du peuple. » Il ajoute que si les élections ne sont pas crédibles, les responsables de la transition auront échoué dans leur mission. Il rappelle qu’une démocratie ne se décrète pas, elle se construit « au fil du temps. » Et de souligner que la longévité du système démocratique de Guinée dépendra de la force et de la capacité des institutions républicaines à transcender les clivages politiques, ethniques et les intérêts égoïstes tout en s’inscrivant dans la protection et la promotion des missions qui leur sont conférées par les textes fondamentaux de la République.
Comme quoi, plus qu’un roman qui se borne à dresser un réquisitoire du régime passé, Guinètâ est un bréviaire pour les dirigeants actuels (et de demain).
Souleymane Bah

