Circuler à Cona-cris, la capitale guinée-haine, est un véritable parcours du combattant. Usagers de la route et régulateurs de la circulation obéissent à des règles particulières, à un curieux code de la route à décoder pour les non-initiés.

J’ai toujours nourri l’ambition secrète de décrire la circulation à Cona-cris, de poser des mots sur ce mal quotidien. Mais la justesse des termes m’a longtemps échappé. Il aura fallu des années de pratique intensive de ce bitume, des heures interminables de patience et des milliers de frayeurs rétiniennes pour qu’enfin le déclic s’opère. Et admettons-le, un peu d’humour et d’autodérision, en ces temps de délestages électriques chroniques et de manque d’eau, ne ferait que du bien au moral des Conakrykas. Rouler dans notre capitale n’est plus un simple déplacement urbain, c’est un sport extrême, une pièce de théâtre tragicomique à ciel ouvert où le Code de la route a été officiellement troqué contre l’instinct de survie et l’audace la plus totale.

Dans cette arène quotidienne, les rôles sont cruellement bien répartis, à commencer par ceux que l’on appelle nos « maîtres du bitume ». Les chauffeurs de taxi y imposent leur loi, celle du profit à la seconde. Pour eux, le clignotant est une option de luxe inutile et les rétroviseurs ne servent qu’à ajuster leur casquette. Pourquoi s’embêter à prévenir lorsqu’on peut couper brusquement trois voies pour prendre un client qui a illico fait signe du petit doigt ? Le pare-chocs d’un taxi conakryka n’est pas un bouclier. C’est une déclaration de guerre à quiconque oserait ralentir sa course effrénée.

Mais ce monopole de l’audace est vigoureusement disputé par les véritables kamikazes de notre quotidien : les motos-taxis. Eux ne roulent pas, ils s’infiltrent, se faufilent et s’affranchissent de toutes les limites connues. Qu’il s’agisse de slalomer entre deux camions-citernes, de coloniser les trottoirs réservés aux piétons, ou de remonter l’autoroute à contresens…rien ne les arrête.

À leurs côtés, la nouvelle armada des tricycles (Bonbonna) a achevé de transformer nos artères en un joyeux capharnaüm. Chargés au-delà du réel de sacs de piment, de fer à béton ou de meubles en kit, ces engins à trois roues défient quotidiennement les lois de la gravité, avançant à leur rythme imperturbable et créant des embouteillages d’un autre monde.

Face à cette cavalerie lourde et légère à la fois, le piéton a dû développer des compétences de voltigeur et un courage hors du commun. Traverser la route exige de l’ingéniosité, de la foi pure et d’un mental de haute voltige.

Puisque les passages cloutés ont disparu sous la poussière depuis des décennies, le piéton applique la seule technique efficace : fixer le chauffeur droit dans les yeux, lever une main droite hypnotique et avancer avec l’assurance d’un prophète fendant la Mer Rouge. C’est un bluff permanent à haute tension où le premier qui cille a tort, et chaque traversée devient un petit miracle.

Au milieu de ce chaos organisé, on espérait que les forces de l’ordre ramènent un semblant de discipline. Mais nos agents de la police routière préfèrent souvent jouer les sourds. Installés au cœur des carrefours stratégiques, ils gèrent le flux au sifflet, non pas selon les règles de la priorité, mais selon leur logique que nul ne comprend. Pendant ce temps, les feux tricolores, lorsqu’ils fonctionnent, « parlent » dans le vide.

Pourtant, malgré le danger, les amortisseurs brisés et les crises de nerfs, on finit par se faire à ce concert permanent de klaxons qui forment une véritable langue nationale, capable de traduire l’insulte, la salutation ou la frustration en un coup de volant. Les altercations y sont théâtrales, mais les réconciliations après un accrochage se règlent souvent par un magique « mon frère, laisse pour toi à Dieu », en pular « Yaa fèè ».

Il faut s’avouer avec un brin d’ironie, malgré son indiscipline chronique, ses dangers et son désordre indescriptible, c’est précisément tout ce magnifique et bruyant n’importe quoi qui fait, après tout, le charme unique de Cona-cris.

Aliou Barry, Citoyen et survivant du

quotidien des carrefours de Conakry