Pour la première fois de son histoire, la République de Guinée a introduit les langues nationales dans sa Constitution, marquant ainsi un tournant majeur dans la manière dont l’État envisage désormais la place des langues dans la vie publique, l’éducation, la culture et l’administration. Cette décision, hautement symbolique et politiquement sensible, est porteuse d’espoir, mais aussi de nombreuses interrogations. (Troisième partie)

III — Une écriture harmonisée, accessible, simple et universelle

Nous entendons souvent dire que l’Afrique est le berceau de l’humanité. Pourtant, rares sont ceux qui savent que l’Afrique constitue également le principal réservoir linguistique du monde. Sur les quelque 6 000 langues recensées à l’échelle mondiale, plus de 2 000 se trouvent sur le continent africain.

Une langue enfermée dans un système excessivement complexe finit par devenir l’affaire de quelques initiés ou de quelques fanatiques, au lieu de demeurer un outil vivant de transmission et de cohésion.

Nous vivons dans une époque où les populations fuient déjà les efforts les plus simples liés à leurs propres langues. Aujourd’hui, même prononcer des mots élémentaires dans certaines langues africaines — dire « papa », « maman », « oncle », ou compter jusqu’à dix — devient parfois un effort que beaucoup ne souhaitent plus fournir. Dans un tel contexte, imposer à ces mêmes populations des pictogrammes complexes ou des systèmes calligraphiques lourds reviendrait à acter définitivement le divorce entre les nouvelles générations et leurs langues.

Créer un nouvel alphabet pour une langue transfrontalière comme le pulaar-fulfulde reviendrait aussi à couper des millions de locuteurs de plus d’un siècle de patrimoine littéraire, de plusieurs millions de livres et de productions écrites en caractères phéniciens dits latins. Ce serait également couper ces populations des autres locuteurs de la même langue dont les États ont déjà officialisé cette orthographe depuis parfois plusieurs décennies, pour certains depuis 1967. Ce serait enfin couper plusieurs milliers de personnes déjà alphabétisées dans cette écriture de l’héritage qu’elles ont reçu et transmis.

Autrement dit, ce serait répandre le chaos linguistique et l’ignorance parmi les populations concernées. À moins que cela ne soit un objectif caché — ce que je refuse de croire dans la Guinée actuelle —, il est difficile d’imaginer qu’une entreprise aussi destructrice puisse être envisagée sérieusement par des personnes soucieuses de l’avenir de ce pays.

Je reste convaincu qu’aujourd’hui encore, il existe en Guinée suffisamment de femmes et d’hommes de bonne foi travaillant sur ces questions avec un seul objectif : conduire ce pays vers ce qui est bénéfique pour l’ensemble de ses enfants.

Si le projet de réforme linguistique devait conduire à la création d’un alphabet différent pour chaque langue guinéenne, cela empêcherait non seulement l’intercompréhension entre Africains, mais rendrait également beaucoup plus difficile le passage d’une langue à une autre, ainsi que le passage entre les langues nationales et les langues d’enseignement comme le français, l’anglais, le portugais ou l’espagnol, qui sont les principales langues d’études et d’enseignement en Afrique.

C’est précisément pour éviter cela que l’Union africaine, à travers l’Académie africaine des langues (ACALAN-UA), a recommandé l’usage des caractères phéniciens dits latins comme système d’écriture commun aux langues africaines, à l’exception notamment de l’arabe et de l’amharique. Cette orientation vise à favoriser l’intercompréhension entre Africains, la circulation et l’échange des savoirs et la possibilité pour un locuteur de passer plus facilement d’une langue à une autre.

Mettre fin à l’anarchie orthographique

C’est dans cette logique que plusieurs États africains ont adopté des décrets fixant officiellement l’orthographe des langues parlées sur leurs territoires.

Pour le pulaar-fulfulde, par exemple, en plus des orientations de l’UNESCO et de l’Union africaine, une dizaine de pays ont déjà promulgué des textes reconnaissant officiellement l’écriture harmonisée en alphabet latin comme le seul système d’écriture des langues nationales, et pour rien au monde ils ne reviendront sur ce choix qui a donné des résultats probants.

Lorsqu’on observe la situation guinéenne, un paradoxe saute pourtant aux yeux : c’est parfois le seul espace où un individu ou une association peut prétendre créer une nouvelle orthographe pour une langue sans tenir compte des décisions déjà prises par les États, les institutions continentales et les spécialistes concernés. Souvent, ces initiatives sont portées par des personnes ne disposant ni de légitimité scientifique, ni de mandat étatique.

L’État guinéen doit mettre fin, à travers cette Constitution et la future loi organique, à cette anarchie orthographique.

Les individus et les associations ont parfaitement le droit de promouvoir leurs langues. Mais la fixation des normes orthographiques relève exclusivement de l’État, car lui seul est en mesure d’évaluer ce qui est réellement bénéfique pour l’avenir collectif du pays.

Comme indiqué plus haut, ce projet doit poursuivre un objectif clair : donner aux langues guinéennes un cadre légal solide et renforcer l’ordonnance n°019/PRG/SGG du 10 mars 1989 sur l’orthographe des langues nationales, et non servir des stratégies de domination linguistique ou des calculs politiques.

Pour que cette réforme ait un impact positif et durable, elle doit être débarrassée de toute logique de concurrence entre les langues. Toutes les langues guinéennes doivent bénéficier du même respect, du même statut et de la même attention de la part de l’État.

Mais pour que cela soit réellement possible, il faut impérativement que le système d’écriture reste harmonisé, à partir d’un seul alphabet. Les phonèmes et leurs graphèmes spécifiques propres à certaines langues, comme les caractères ɓ, ɗ, ŋ, ñ ou ƴ en pulaar-fulfulde, restent spécifiques à ces langues mais basés sur l’alphabet latin que l’écrasante majorité des langues du monde partage.

Il faut également que l’apprentissage de ces langues demeure cohérent avec celui que les enfants reçoivent déjà dans le système scolaire. Sinon, nous condamnerons les enfants guinéens à apprendre inutilement une multitude de systèmes graphiques différents simplement pour passer d’une langue à une autre.

Imaginons un instant un enfant de Haute-Guinée apprenant le mandenkan avec une orthographe différente de celle qu’il utilise déjà à l’école. Cet enfant se retrouverait immédiatement confronté à deux systèmes d’écriture. S’il est musulman et veut apprendre parallèlement le Coran, cela ferait trois systèmes. S’il souhaite ensuite apprendre le pulaar et le kpélé, cela pourrait porter le nombre total à cinq systèmes graphiques différents pour un seul enfant, voire plus s’il est encore curieux ou souhaite apprendre davantage de langues guinéennes, alors qu’il serait possible de réduire cette complexité à deux systèmes seulement, c’est-à-dire les caractères phéniciens qui lui servent pour apprendre le français et les langues guinéennes, et l’arabe pour le Coran.

C’est précisément ce qu’ont compris les États africains ayant déjà harmonisé leurs langues nationales à travers des décrets officiels : le Mali, le Sénégal, le Burkina Faso, le Niger, la Mauritanie et d’autres encore, y compris la Guinée elle-même.

C’est également ce qu’on observe dans de nombreuses régions du monde. En Europe, malgré la coexistence de dizaines de langues, les enfants apprennent majoritairement avec une base orthographique commune. Cette homogénéité facilite l’intercompréhension et la circulation des connaissances entre peuples de langues différentes, de surcroît en utilisant un système qui n’a pas vu le jour en Europe. Pourtant, les Européens n’ont jamais dit : « inventons notre propre système » ou encore que chaque langue européenne devrait créer sa propre orthographe. Même les chiffres romains qu’ils avaient créés, ils les ont abandonnés au profit des chiffres arabes, sans dire que ce sont les « colons arabo-musulmans », qui ont conquis l’Espagne, la Sicile, une partie de la France, les Balkans, Malte ou encore la Crète, qui les avaient créés.

Les enfants guinéens méritent eux aussi cette chance d’interconnexion linguistique. Cela faciliterait non seulement l’apprentissage de leur propre langue, mais aussi celui des autres langues nationales et internationales.

Ainsi, l’enfant guinéen serait naturellement intégré dans l’espace linguistique africain et dans l’univers orthographique qui couvre entre 70 et 80 % des langues du monde.

Même certains pays utilisant d’autres systèmes, comme la Chine ou le Japon, simplifient aujourd’hui leurs systèmes de signalisation et utilisent les caractères latins pour certaines informations publiques essentielles. Le turc a abandonné l’alphabet arabe au profit du script latin pour faciliter son ouverture au monde. En Ethiopie, l’oromo qui s’écrivait en guèze/gé’ez (script liturgique, écrivant l’amharique) mais l’a abandonné au profit du script latin, depuis les années 1990. Au moment où la majorité des langues et des pays se rapprochent de l’alphabet latin pour des raisons évidentes d’ouverture au monde et de facilité d’échanges, quel intérêt pourrait-on avoir aujourd’hui à prétendre « réinventer » la roue ? (La fuite à la prochaine édition )

Tidiane Maloun Barry, Journaliste