En collaboration avec le Front national pour la défense de la Constitution, Tournons la Page Europe a publié, le 4 juillet à Paris, un rapport sur les violations des droits humains en Guinée. Ses statistiques font état d’au moins 70 personnes tuées, 35 disparues forcées et une dizaine d’enlèvements arbitraires.
Ce jeudi 9 juillet 2026 marque l’an deux de la disparition d’Oumar Sylla alias Foniké Menguè et de Mamadou Billo Bah, responsables du Front national pour la défense de la constitution (FNDC). Ils ont été enlevés dans la nuit du 9 juillet 2024 à Conakry, la veille d’une manifestation sociale, par des éléments arborant l’uniforme de l’armée régulière guinéenne, à en croire les différents témoignages. Les enquêtes annoncées par la justice guinéenne n’ont toujours pas abouti. Pis, d’autres disparitions, suivant le même modus operandi, ont été enregistrées par la suite.
A l’occasion du deuxième anniversaire de la disparition de Billo et Foniké, qui ont ouvert le bal des enlèvements en Guinée, Tournons la Page Europe a animé une conférence de presse le 4 juillet à Paris. L’organisation a publié un rapport sur la situation des droits humains de 2021 à 2026 en Guinée. Soit depuis l’avènement au pouvoir du général Mamadi Doumbouya.
Le rapport, fruit de plus d’un an de recherches, dénombre 70 personnes « tuées par les forces de défense et de sécurité » à travers le pays : Conakry, Boké, Mamou, Kindia, Labé, Faranah, Kankan et Nzérékoré. Au total, 35 cas de disparitions forcées et 12 cas d’enlèvements arbitraires ont été documentés.
Sur 70 familles et proches des victimes rencontrés, onze ont témoigné à visage découvert auprès des enquêteurs de TLP-Guinée. L’enquête a été menée auprès des élus locaux, citoyens, journalistes… Sur RFI, Alsény Farinta Camara, coordinateur de TLP-Guinée, revient sur le modus operandi : « C’est inquiétant que nous assistions en Guinée à cette épidémie inédite de disparitions forcées. Ils identifient la cible, déploient un motard pour suivre ses entrées et sorties. Puis déploient des pick-up de gendarmerie, de police et des blindés pour encercler le domicile de la personne pour l’enlever manu militari, tard la nuit ou pendant la journée, pour une destination inconnue. Nous déplorons ce mode opératoire bien réfléchi au sommet de l’État, pour empêcher les Guinéens de se prononcer sur la gouvernance en cours. »
« Pratiques sékou-touréïstes »
Une méthode qui n’est pas sans rappeler le régime d’Ahmed Sékou Touré, estime l’activiste : « Sous la première République, on parlait de disparitions forcées, d’enlèvements arbitraires. Aujourd’hui, nous regrettons que le Président Mamadi Doumbouya s’inspire des pratiques sékou-touréistes pour faire taire des Guinéens, s’en prendre aux familles de voix critiques en exil afin de les faire taire. C’est extrêmement dangereux, c’est une pratique inédite sur le continent africain de nos jours. Cela ne se passe nulle part ailleurs qu’en Guinée », dénonce Alsény Farinta Camara. Pour sa part, Abdoulaye Oumou Sow, chargé de communication du FNDC, précise que le rapport n’est pas exhaustif du fait que les « disparitions et les enlèvements se poursuivent » en Guinée. Il indique que ces « violations graves et massives » des droits humains compromettent durablement l’encrage démocratique et la stabilité du pays. « Dans ce contexte préoccupant, il est essentiel que la communauté de défense des droits humains et de la démocratie reste vigilante et mobilisée afin d’inciter le gouvernement à prendre des mesures concrètes pour protéger les droits humains et promouvoir le respect des droits démocratiques des Guinéens », insiste-t-il.
Crime contre l’humanité
Hawadjan Doukouré, épouse de Foniké Menguè, déclare que son époux n’avait pas été arrêté, « il a été effacé. Deux ans sans nouvelle, deux ans je me réveille d’un lit à moitié vide, sans savoir s’il respire, s’il va bien, s’il a froid, s’il a faim (…) Ceux qui l’ont fait taire le savent. Ils savent exactement où il est, ce qu’ils lui ont fait subir. Ils ont simplement décidé que, moi son épouse, nos enfants et proches n’avions pas le droit de savoir ce qu’il en était. C’est cela, la disparition forcée. »
Elle décrit son mari comme un homme de conviction, qui militait pour la dignité de chaque Guinéen, pour la justice et la liberté. « Il nous disait souvent qu’aucun sacrifice n’est de trop pour sa nation. Je lui répondais qu’il devait garder un peu ce sacrifice pour nous aussi. Aujourd’hui, je porte ce sacrifice malgré sa lourdeur. Je le porte ne serait-ce que pour lui et pour nos enfants. Je demande sa libération maintenant », plaide Hawadjan Doukouré qui dénonce un crime contre l’humanité : « C’est un crime reconnu comme tel par toutes les conventions internationales que la Guinée a signées. Les mêmes textes que nos dirigeants invoquent quand ça les arrange et qu’ils piétinent pour faire taire un homme qui les dérange. »
Madame Sylla invite les autorités guinéennes à rendre Foniké et Billo à leurs familles, ainsi que la communauté internationale à rompre le silence sur le dossier.
Le journaliste Habib Marouane Camara, les fils du reggae man Elie Kamano, Saadou Nimaga, ancien Secrétaire général du ministère des Mines, le père du journaliste Mamoudou Babila Keïta, Néné Oussou Diallo, militante de l’Ufdg, font partie de la liste non exhaustive des disparus dont on reste sans nouvelle.
Yaya Doumbouya

