Une chèvre broutait les affiches du nouveau maire devant la mairie. Elle avait commencé par les yeux du candidat, puis le nez, puis la promesse électorale. Quand j’ai quitté les lieux, elle en était au nom du parti. La chèvre ne choisit pas, elle mange ce qui est à sa hauteur – déjà plus démocratique que nous. À fakoudou !
Derrière la mairie, dans la salle qui sert à la fois de bureau et de salle des fêtes, où l’on danse avec l’argent du peuple, les conseillers communaux se réunissaient pour élire le maire. À l’intérieur, des costumes, des cravates, des airs gais. À l’extérieur, la chèvre. Entre les deux, un mur. Le même mur qui sépare la Guinée de ses gouvernés depuis 67 ans. Un mur qui a des oreilles mais pas de bouche, ou une bouche qui ne parle que quand personne n’écoute, comme dans le maquis.
Sur le banc, un jeune en tenue de bachelier regardait la chèvre avec une envie que je ne pouvais décrire. Pas l’envie de la manger, l’envie d’être comme elle. Libre. Sans diplôme, sans avenir, sans le fardeau de l’espérance sur les épaules. Il prit la parole sans qu’on lui demande. Ici, la parole est le seul bien qui ne coûte rien – encore que, vu les conséquences, elle est parfois la plus chère.
– Le bac ? C’est un tunnel bouché des deux côtés : à l’entrée, le manque de moyens ; à la sortie, le manque d’emplois. Au milieu, nous, coincés comme les ordures entre deux poubelles. On nous dit : « Étudiez, vous aurez un avenir. » Quel avenir ? Celui du maire qu’ils élisent là-dedans ? Non. Notre avenir, c’est le maquis, le terrain vague, le coin de rue où on refait le monde parce qu’on n’a pas accès à la salle où on le gouverne.
Un passant s’arrêta. La misère attire toujours les badauds. On la regarde comme un accident, avec le soulagement de ne pas être celui qui est étendu. À fakoudou !
– Toi, tu parles comme un livre, dit-il. Mais un livre ne nourrit pas. Mon frère a eu son bac il y a trente ans. Il attend toujours, devenu motard-taxi, le bac sur le dos, littéralement. Le diplôme, ici, c’est un sac à dos rempli de cailloux : tu le portes et tu croules, tu le jettes et tu croules aussi, car sans lui tu n’es rien. Même pas un chômeur diplômé. Juste un chômeur.
Le bachelier reprit, plus bas :
– Ce qui tue, c’est pas l’examen, c’est après. Ta mère demande : « Alors, tu l’as eu ? » Tu dis oui. Elle sourit. Et ce sourire est le pire, car il va muter, comme les promesses du maire qu’on installe là, comme les poissons de chez nous, qui arborent six pattes et trois yeux à cause des saletés déversées dans la mer. Le sourire de ma mère, c’est une coupure d’électricité en différé.
Je restai silencieux. Il avait raison, et ici, quand quelqu’un a raison, le silence est la seule réponse digne.
Un type accroupi près de la chèvre, il y en a toujours un comme il y a toujours un trou dans la route, leva la tête :
– Quand un jeune parle, c’est le vide qui parle à travers lui. Le vide laissé par l’école qui n’enseigne plus, par le père absent, par la mère qui travaille trop pour gagner trop peu, par le maire qui promet l’eau et boit du whisky. Nos enfants le portent comme un vêtement trop grand qui les couvre puis les avale. Ce qui ressort n’est plus un enfant, c’est une ombre, un surnom, un « zonard ».
La chèvre avait fini l’affiche. Elle en fixait déjà une autre, avec l’œil de celle qui a encore faim.
Il y avait quelqu’un qui disait :
– La justice n’est pas aveugle ici, elle louche du côté de l’argent, de celui qui peut appeler le procureur à minuit. L’autre dort au commissariat, sur le carrelage, avec les moustiques, jugé le lendemain, les yeux rouges du sommeil qui n’est pas venu.
Quelqu’un éclata de rire :
– La justice bégaie ici. Avant, elle condamnait le petit et couronnait le grand; elle emprisonnait le voleur de poulet et embrassait le voleur de milliards. Maintenant, coupables ou innocents, elle met tout le monde dedans. Elle aurait bien besoin d’un rattrapage comme nos bacheliers.
Un chanteur, dans la rue, se mit à gueuler :
« Le maire a son siège
Le bachelier a sa chaise
La chaise a trois pattes
Le siège a des roulettes oooh ! »
Je m’assis sur une chaise plastique bleue, au maquis d’en face. Elle craqua sous mon poids, mais tint. À l’image du peuple, toujours au bord de la rupture, mais qui tient, faute de choix.
La porte de la mairie s’ouvrit. Le maire sortit, costume repassé comme taillé chez Yves Saint-Laurent, monta dans son 4×4. Vitres fermées, climatiseur déjà au travail. Dehors, la chaleur nous collait à la peau comme une accusation. Le 4×4 roula sur un nid de poule, le maire ne sentit rien, la suspension absorba le choc. C’est ça, le pouvoir : une bonne suspension. Hé Kéla!
Je pris un taxi pour faire un tour, un vrai taxi, dont les portières ne s’ouvrent que de l’intérieur, métaphore parfaite du système qui nous gère : on n’y entre que si quelqu’un dedans vous tire. Le chauffeur roulait sans phares.
Je lui parlai du bachelier. Il lâcha le volant pour faire un geste, façon de philosopher, et cracha par la fenêtre. Sa salive finit sur la figure d’un motard, qui ne broncha pas, habitué. Les forts crachent, les faibles essuient.
– Les intellectuels citent Sartre : « L’enfer, c’est les autres. » Sartre n’a jamais dormi à dix dans une chambre de trois. L’enfer, c’est la promesse des autres : le DG qui promet l’eau pour tous et fore chez lui, le ministre qui dit « les enfants sont l’avenir » et envoie les siens en Europe.
Il esquiva un charretier et ajouta :
– Ils parlent aussi de Camus : il faut imaginer Sisyphe heureux. Camus n’a jamais vu un Guinéen pousser sa moto en panne dans la côte de Hamdallaye. Sisyphe avait un rocher ; nous avons un pays, plus lourd encore. Un rocher, on le voit redescendre. Le pays tombe dessus sans préavis.
Je descendis devant le marché. La chèvre était là, broutant un vieux cahier d’écolier abandonné dans la boue: équations, théorèmes, mâchouillés avec un appétit souverain. Pythagore, Thalès, tout passait dans son estomac pour ressortir demain sous forme de crotte, au pied du mur de la mairie.
Je la regardai. Elle me regarda. Et je compris : dans ce pays, il y a deux façons de digérer le savoir. Le porter comme un diplôme et crever de faim en attendant un emploi. Ou le manger, comme la chèvre, et continuer à vivre.
Le bachelier avait choisi la première voie. La chèvre, la seconde. Elle est plus sage que nous : elle n’attend pas de rattrapage pour exister. À fakoudou !
Sambégou Diallo
Billet – « Un chat m’a conté »
– Des bouteilles cassées,
– Des cadavres,
– Des vieux bulletins de vote,
– Du feu,
– Des bébés abandonnés,
On trouve tout dans nos poubelles,
Sauf les maires et les mères.
Williams Sassine
In Le Lynx N°150
30 janvier 1995

