Hommage à Hadja Andrée Touré (1934 – 2026), et question à une nation.

Notre Maman nationale s’en est allée. Hadja Andrée Touré, toute première Première Dame de la Guinée indépendante, épouse du président Ahmed Sékou Touré, s’est éteinte loin de chez elle, au Maroc, où elle était soignée depuis des mois. Et c’est là, dans ce simple détail, que le cœur se serre.

L’histoire retiendra une ironie douloureuse : ni le père de l’indépendance, mort à Cleveland en 1984, ni son épouse aujourd’hui, ni leur fille avant elle, ne se sont éteints sur la terre pour laquelle ils avaient tant rêvé. Tous sont partis chercher ailleurs des soins que le pays ne pouvait offrir. L’homme qui proclamait la dignité et la souveraineté d’un peuple debout n’aura pas légué à sa propre nation des hôpitaux dignes de ce nom. Ce n’est pas un procès que j’instruis ici, mais un chagrin lucide, et surtout un appel : on ne mesure pas la grandeur d’un pays à ses discours, mais à ses hôpitaux. L’héritage d’un homme ne se résume pas à l’endroit où sa famille s’est éteinte ; on peut tenir les deux à la fois, reconnaître la contradiction et respecter le combat.

Souvenons-nous de ce que ce rêve portait. En 1958, quand la Guinée osa dire « non » là où d’autres n’osaient pas, ce fut un souffle pour tout un continent : nous préférions la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage. La dignité avant le confort, la fierté d’être africain sans baisser les yeux, un peuple qui décide pour lui-même. Cette part de notre histoire est lumineuse, et elle est réelle ; nul ne l’effacera.

La pauvreté de départ n’était pas une fatalité. On rappelle, à juste titre, qu’il fallut gouverner un pays exsangue, sous embargo, privé de cadres. C’est vrai. Il reste que d’autres nations sont parties d’aussi bas, parfois plus bas, sans avoir à envoyer leurs dirigeants mourir à l’étranger. La Corée du Sud était plus pauvre que bien des pays africains dans les années 1960 ; elle est aujourd’hui une référence médicale mondiale. Cuba, sous embargo depuis plus de soixante ans, forme tant de médecins qu’elle en exporte. Le Rwanda, à genoux après 1994, a bâti une couverture sanitaire que l’on cite désormais en exemple. La Corée l’a fait, Cuba l’a fait, le Rwanda l’a fait : la Guinée le peut aussi. La pauvreté n’est pas une destination, elle n’est qu’une étape, et d’une étape $on repart.

Ce qui a fait la différence, ce ne fut pas l’argent, mais des choix tenus dans la durée : former ses enfants et savoir les garder, assurer une continuité au lieu de tout casser à chaque rupture, bâtir des institutions plus solides que les hommes qui les dirigent. Il ne s’agit donc pas de juger ceux d’hier, qui affrontèrent des tempêtes que nous n’avons pas connues, mais d’apprendre d’eux. Et la leçon est limpide : nos plus grandes ressources ne sont pas enfouies sous terre, elles marchent parmi nous, dans nos écoles, nos hôpitaux, nos ateliers. Nos vraies mines, ce sont nos médecins, nos ingénieurs, nos enseignants. Retenons-les, faisons-leur confiance, donnons-leur une raison de bâtir ici, chez nous : c’est ainsi qu’un rêve devient une nation.

Voilà pourquoi cette disparition serre tant le cœur. Hadja Andrée était l’un des derniers fils vivants qui nous reliaient à ces heures fondatrices ; avec elle, c’est un peu de notre mémoire vive qui s’éteint. Beaucoup de jeunes connaissent le nom, la date, le slogan, mais peu en connaissent la substance — pourquoi ce combat, à quel prix, avec quelle espérance. C’est là que se joue notre responsabilité, car se souvenir ne consiste pas à répéter des slogans : se souvenir, c’est exiger mieux. C’est transformer ce chagrin en une question qui ne se tait plus : qu’est-ce qui empêche encore la Guinée de faire ces choix — former, garder ses talents, tenir le cap, bâtir des institutions qui durent ?

Le plus bel hommage que nous puissions rendre à ceux qui ont rêvé grand pour ce pays ne sera pas une couronne de fleurs, mais l’achèvement de ce qu’ils ont commencé : une Guinée où l’on peut naître, se soigner et mourir dignement, chez soi. Nos aînés ont conquis la liberté ; à nous de conquérir la dignité. Assez de rêver le pays : construisons-le. Chaque génération a son indépendance à gagner, et la nôtre s’appelle le développement. Nous le pouvons, nous aussi.

Place à la deuxième révolution. La première nous a rendus libres ; la seconde nous rendra dignes. Elle ne se fera pas les armes à la main ni à coups de slogans, mais la truelle, le stéthoscope et le cahier d’école pour étendards : c’est la révolution des fils et des filles bâtisseurs.

Nous la mènerons pour Ahmed Sékou Touré, qui nous apprit à dire non ; pour Saïfoulaye Diallo et pour Diallo Telli, par-delà les blessures de l’histoire, qui rêvèrent d’un État debout ; pour Lansana Béavogui, fils de la forêt ; pour M’Balia Camara, tombée avant même l’aube de l’indépendance, et pour Mafory Bangoura, qui souleva les femmes de Guinée.

De la Haute-Guinée au Fouta-Djalon, de la Basse-Guinée à la Guinée-Forestière, nos quatre régions ont donné leurs fils et leurs filles à ce rêve : nous la mènerons pour eux tous, pour les noms gravés dans nos mémoires comme pour les millions d’anonymes qui offrirent leur jeunesse à cette terre. Nous la mènerons pour la Guinée d’aujourd’hui, et pour celle qui n’est pas encore née — pour ces générations en gestation qui hériteront soit de nos excuses, soit de nos chantiers. Qu’elles héritent de nos chantiers.

Repose en paix, Maman nationale. Inna lillahi wa inna ilayhi raji’un — à Allah nous appartenons, et à Lui nous retournons. Qu’Allah t’accueille dans Son Paradis, Al-Firdaws. Âmîn. Et que ta mémoire nous oblige.

Ousmane Boh Kaba