Quarante-deux ans après son mari, l’ex-Première Dame s’est éteinte à son tour le 8 juillet au Maroc à 92 ans et a été enterrée le 12, à Cona-cris. Retour sur la vie d’Andrée Touré, veuve de Sékou Tyran, militante inconditionnelle de la Révolution et du Parti démocratique de Guinée.

Celle qui vient de nous quitter a reçu l’auteur de ces lignes à deux reprises, pour des entretiens exclusifs. Dans deux endroits différents. La première rencontre a eu lieu en décembre 2021 à la « Villa Syli », située à Coléah (sud de Cona-cris). Andrée Touré avait alors 87 ans, se déplaçait avec un déambulateur, jouissait de toutes ses facultés mentales. La maison, aux murs ornés de portraits de son mari et des amis de celui-ci dont l’ancien Prési ivoirien Nana Boigny, lui avait été restituée en 1997 par Fory Coco, à l’époque Prési de la Roue-publique. Andrée rentrait d’onze années d’exil marocain, après avoir été incarcérée à la suite de la mort de son époux de président, le 26 mars 1984.   

Le 10 décembre 2021, trois mois après son arrivée au pourboire, Mamadi Doum-bouillant signe un décret restituant à la famille Touré les Cases de Bellevue. La confiscation de ses biens était l’autre volet de sanctions qui lui ont été infligées, en représailles aux multiples exactions commises pendant les 26 ans de la Révolution. Cerise sur le gâteau, le Prési Doum-bouillant renomme l’Aéro-hangar de Cona-cris Gbessia du nom d’Ahmed Sékou Tyran.

Un revers pour les milliers de familles de disparus du premier régime, dont l’ex-PM Mohamed Béant, neveu de Diallo Telli, célèbre prisonnier du tristement célèbre Camp Boiro. Est-ce le geste de trop qui a entraîné le départ du premier chef du goubernement sous la transition CNRD ? Toujours est-il que Béant n’est jamais rentré de son « voyage de soins » à l’étranger.    

L’Église guinéenne avait également pesté contre la restitution des Cases de Bellevue, se réclamant propriétaire du terrain sur lequel elles ont été bâties. C’était un dépotoir avant d’être un champ de riz, conteste Andrée Touré. « Les dix sacs de ma récolte ont tous été redistribués par mon mari », confiait-elle.

Relations historiques avec Rabat

« Hadja Andrée Touré ne se portait pas bien ces derniers temps, avec le poids de l’âge. Cela fait environ six mois qu’elle était au Maroc pour des visites médicales de routine », explique Oyé Béavogui, périmé secrétaire gérant du PDG (dissous). La famille Touré entretient des relations historiques avec le Royaume chérifien. Avant Andrée, c’est à l’hôpital militaire de Rabat que sa belle-fille Aminata Touré (l’aînée) s’est éteinte à 69 ans, le 12 janvier 2022. Comme celle de son père Sékou Tyran en 1984, sa dépouille a été rapatriée par les autorités royales. Avant son évacuation sanitaire dans une clinique de Cleveland aux États-Inouis, c’est dans sa demeure privée de Bellevue que le père de la Révolution guinéenne a eu un malaise. Outre les paons, le vaste et boisé espace situé au bord de l’Océan Atlantique abrite quatre cases (aux murs en béton et aux toits en tôle). Leur plafond est en lefa (pailles délicatement entremêlées), à l’image de la Case à palabres à Dalaba, construite en 1930 pour servir de cadre de concertations aux chefs de canton. Sékou Tyran aimait s’y rendre avec ses hôtes étrangers.

On y trouve également cinq autres villas de style marocain, construites pour Andrée Touré par le défunt monarque Hassan II. C’est là qu’a été inhumée, un pluvieux dimanche 12 juillet à 14h, l’ex-Première Dame.

C’est là par ailleurs que notre second entretien s’était déroulé, en février 2025. Visiblement fatiguée et moins lucide que lors de notre première rencontre, la nonagénaire ne se souvenait pratiquement plus que des passes d’arme entre le général de Gaulle et son défunt mari au Palais du 25-Août (actuel siège de la Haute autorité des cancans, HAC), un mois avant l’indépendance de la Guinée le 2-Octobre 1958.

Père Français, mère Guinéenne

« Quand le général de Gaulle est venu en Guinée, il a proposé que nous scellions la communauté française. Le président Sékou Touré a dit, renchérit-elle en citant textuellement de Gaulle : « Nous préférons la liberté dans la pauvreté à l’opulence dans l’esclavage. » Piqué au vif, le dirigeant français d’alors de rétorquer : « On a parlé d’indépendance, je dis ici plus haut encore qu’ailleurs que l’indépendance est à la disposition de la Guinée. Elle peut la prendre, elle peut la prendre le 28 septembre en disant « non » à la proposition qui lui est faite et dans ce cas je garantis que la France n’y fera pas d’opposition. Elle en tirera les conséquences, mais d’obstacles elle n’en fera pas. Et la Guinée pourra poursuivre la voie qu’elle désire. » « J’étais une jeune fille à l’époque. On était très content, on dansait. Ça, ça nous a réjouis beaucoup », se remémorait-elle, ajoutant que, par la suite, la « France fera beaucoup obstacle à la Guinée. »

Ces échanges houleux restés dans les annales de l’histoire, Andrée Touré les répétera plus de cinq fois pendant les 11 minutes que dure le bref entretien. Elle se souvient aussi de ses ennuis à la mort de son mari : « On m’avait enlevé toutes mes affaires, je ne possédais plus rien. J’ai fait la prison, les gens étaient assez rigoureux. Mais nous aussi, on avait nos convictions ».

Andrée Touré se rappelle également qu’elle est née (en 1934) à Macenta d’un médecin militaire français, Paul-Marie Duplantier et d’une Guinéenne, Kaïssa Kourouma. « Mes parents se sont mariés selon notre coutume. Ils habitaient au camp militaire de la ville. Mon père a dû quitter ma mère peu après ma naissance. Ils ne se sont plus jamais revus et je fus élevée dans ma famille maternelle », écrit-elle dans son autobiographie Ma vie auprès d’Ahmed Sékou Touré (L’Harmattan, 2023), préfacée par l’ancien dirlo général de l’Unesco, le Sénégalaid Amadou Mahtar Mbow.

Andrée y décrit son père, qu’elle n’a pas connu, comme un « homme de bien. » Elle eut comme marraine et parrain un couple français de fonctionnaires des Eaux et Forêts qui aménagea la pinède de Dalaba et ouvra une scierie à Nzérékoré : les Rouvin. Quant à Paul-Marie Duplantier, il laissa à sa famille restée en Guinée une case « spacieuse », des bijoux en or et lui versa, durant un « certain temps », une pension alimentaire.

Mariage avec Sékou Tyran

Kaïssa Kourouma donnera naissance par la suite à six autres enfants, issus de son remariage avec un agronome de Pita, Maadjou Bah (décédé tôt), puis avec un commis expéditionnaire, Sory Keïta. « Je me suis bien occupée de mes frères et sœurs, nous étions très unis », assurait Andrée Touré, drapée dans un châle et égrenant sans cesse son chapelet.

L’ancienne Première Dame a fréquenté les foyers des jeunes filles métisses de Kankan et de Pita. Là, elle se lia d’amitié avec Fatou Alaby, la mère du leader de l’UPR Oussou Koutchioun Bah. Toutes deux ont fait ensemble le pèlerinage à La Mecque en 1977. Une proximité qui n’a pas empêché le père du politicard, membre du bureau fédéral de Cona-cris II du PDG, d’être incarcéré durant un an au camp Boiro, suite à l’agression portugaise de 1970. Les relations de celles qu’on surnommait les jumelles lors de leurs années d’écolières à Pita se sont progressivement distendues, jusqu’à la mort de Fatou Alaby en 2017.

C’est dans la capitale guinéenne, où elle poursuivit ses études au collège des jeunes filles de Cona-cris, qu’elle rencontra son futur mari. La veille des grandes vacances scolaires, au début des années 1950, au hasard d’une averse. « En passant devant une maison, deux jeunes hommes qui se tenaient à une fenêtre nous hélèrent et nous proposèrent de venir nous abriter chez eux, explique-t-elle dans son livre. […] Dès que nous eûmes franchi la porte, nos hôtes nous apportèrent des serviettes pour nous essuyer et nous offrirent du lait chaud. Ils se présentèrent : l’un s’appelait Madeira Keita et l’autre, Sékou Touré. C’était la première fois que nous nous voyions, et c’est ainsi que nos chemins se sont croisés. »

Ils se marièrent à Kankan le 18 juin 1953 et eurent un fils, Mohamed.

Diawo Labboyah