Début juin, cet octogénaire aujourd’hui aveugle, qui fût l’un de ceux qui ont implanté en 1988 les premiers jalons du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG Arc-en-ciel) à Siguiri, a reçu La Lance à son domicile dans la ville aurifère. Après avoir été député à l’Assemblée nationale de 2014 à 2019 et cheminé pendant des décennies avec Alpha Condé, celui qu’on surnomme « Le Lion » s’était opposé au troisième mandat de l’ancien président guinéen, avant de démissionner du parti.

Les détails de ce fracassant divorce, son histoire avec le RPG et son leader, ses séjours fréquents en prison sous le défunt régime de Lansana Conté, son bilan après cinq ans de gouvernance de Mamadi Doumbouya, son aversion pour l’orpaillage illégal à Siguiri…Sékou Savané en parle cash.

La Lance: Pour ceux qui ne vous connaissent pas, qui êtes-vous ?

J’ai été secrétaire général de la section RPG de Siguiri de 1994 à 2015. Je suis né en 1939. Mon canton, à l’époque, c’était Niagassola. Siguiri, c’était le lieu d’installation du commandement de cercle. Après l’indépendance, c’est devenu le gouverneur de région. Actuellement, c’est le préfet.

Je suis un autodidacte, je n’ai pas été à l’école.

Sous le président Alpha Condé, vous avez été député à l’Assemblée nationale.

J’ai été député uninominal de Siguiri durant la législature 2014-2019, présidée par Kory Kondiano.

Pourquoi vous vous n’étiez pas présenté en 2020 ? Vous étiez fatigué ?

Non, je vais détailler ça après, si vous le voulez bien.

Alors, comment est-ce que vous vous êtes retrouvé au RPG ? Pourriez-vous aussi rappeler ce que représente Siguiri pour ce parti ?

Le RPG a été créé quand on a été un peu frustrés par le régime de Lansana Conté. On était vraiment mécontents de lui. Le RPG a été implanté dans la clandestinité à Siguiri par notamment El Hadj Djély Mandian Diabaté, ancien secrétaire fédéral du PDG à Kankan. C’est lui qui a pris contact avec Alpha Condé, quand celui-ci était à l’extérieur. Donc, c’est lui qui a installé le parti à Siguiri. On était au nombre de six personnes. Toutes les autres sont décédées. C’est nous qui avons installé clandestinement le bureau de Siguiri, juste après la mort du Président Sékou Touré. Le RPG est venu à Siguiri en août 1988.

Pourquoi dit-on que Siguiri est la capitale du RPG alors que le parti a été créé en Guinée Forestière ?

C’est le président du parti qui l’a estimé ainsi. Selon lui, le RPG est entré par la Forêt. Après, la Côte d’Ivoire, le RPG est venu à Nzérékoré; ensuite, à Kankan et à Siguiri, jusqu’à Conakry. Pour Alpha Condé et ses camarades, Siguiri était incomparable avec toutes les autres préfectures en terme de mobilisation. Que ce soit en période électorale ou non, on restait mobilisés. On faisait des manifestations. Quand il y a un problème, on sort, on manifeste contre. C’était comme ça. La mobilisation était tellement forte qu’on ne pouvait pas nous comparer même à la capitale Conakry.

Comment se faisait la résistance ?

Par la sensibilisation. Lors de la première élection présidentielle, en 1993, ils ont annulé les voix de Siguiri. La loi prévoyait la reprise des élections dans les 60 jours suivant l’annulation. Mais 60 jours après, ça trouvera que le président est installé, tout est fini. Les suffrages ont été annulés à cause de la mobilisation. Lansana Conté a battu campagne partout en Guinée, même dans les sous-préfectures. Quand il a été annoncé à Siguiri, on a demandé aux militants du RPG de ne pas sortir. C’était la ville morte. Seulement 29 personnes l’ont réceptionné à la Villa Syli, actuel Centre d’accueil : le préfet, ses collaborateurs, le maire et ses conseillers. Ce n’est qu’après le décollage de l’avion présidentiel que les gens sont sortis.

Cela a beaucoup choqué Lansana Conté. Alsény René Gomez était à l’époque ministre de l’administration du territoire. En prenant en compte les voix de Siguiri, Alpha Condé allait être président de la République dès le premier tour. Quand Gomez a vu cela, selon les informations, moi je n’étais pas là-bas, il a dit à Lansana Conté que si on ne fait pas attention avec Siguiri, Alpha Condé risque d’être président.

Lansana Conté a crié sur son ministre, en lui rétorquant : ‘’c’est toi qui m’as dit de me présenter, tu ne peux pas me dire ça !’’ Donc, ils ont annulé les suffrages de la totalité de la préfecture de Siguiri, plus la commune urbaine de Kankan.

Comment aviez-vous réagi à cela ?

On est partis dans toutes les sous-préfectures de Siguiri, les gros villages, pour exprimer notre mécontentement et dire aux militants que la réaction viendra après.

Pendant cette sensibilisation, ils ont déployé l’armée et la gendarmerie qui nous ont arrêtés à l’entrée de Siguiri. On a fait 5 mois de prison à Kankan. On était très en colère contre l’annulation du vote dans notre préfecture. On a dit que nous ne sommes plus Guinéens, Lansana Conté ayant été déclaré vainqueur. On a été transférés à Kankan, parce qu’ils ne pouvaient pas nous garder ici. C’était risqué.

J’ai été emprisonné deux fois à Kankan et une fois à Siguiri. Quand on a arrêté Alpha Condé en 1998, nous avons été poursuivis, jugés et libérés avant lui. C’était encore pour la présidentielle de cette année-là. En 2003 également, on a été arrêtés à Siguiri ici. On a été emprisonnés, jugés et libérés.

En 2010, votre leader arrive enfin au pouvoir…

On était contents. Toutefois, j’ai dit aux militants de faire beaucoup attention. Aujourd’hui nous sommes contents. Il y a 20 ans, on a lutté pour quelqu’un, pour un parti. Dieu nous a donnés le pouvoir. Il peut y avoir des mécontents, si on manifeste beaucoup, ils diraient qu’on est en train de se moquer d’eux. Donc, il faut faire beaucoup attention. Sinon, on ne sait pas où notre pouvoir va nous emmener. Si on montre aux autres que nous sommes les seuls, on pourrait le regretter. On ne sait pas ce qui se passera après. Je l’ai dit dans ma déclaration à Siguiri, le jour de la proclamation des résultats. C’est après cela qu’il y a eu des problèmes entre Alpha Condé et moi.

Quelle a été la genèse de votre divorce avec lui ?

Alpha Condé a fait des promesses à la Haute Guinée, à Siguiri. On était ensemble, on était très d’accord. Mais après les élections, chaque fois qu’on lui rappelle qu’il a promis de construire une école, un pont à tel lieu, il n’en était pas content.

Finalement, il y a eu des problèmes entre nous. J’ai démissionné du RPG, vous n’êtes pas au courant de ça ?

Après votre passage à l’Assemblée, non ?

Les problèmes ont commencé avant, mais ma démission est intervenue après mon départ de l’Assemblée nationale. A la fin de mon mandat, les amis et les parents m’ont demandé de me présenter. J’ai décliné, n’étant plus d’accord avec le président. Si tu es député dans ce genre de conditions, ta voix ne passerait pas. Il valait mieux choisir un autre. Mes amis et mes parents n’étaient pas d’accord. J’ai dit, en bon malinké, laissons le bon Dieu décider. Il y a eu des élections primaires alors que j’étais à Conakry, on m’a dit que je ne suis pas passé. Quand on l’a dit au président, il était content. J’étais considéré comme un ennemi, un rebelle.

J’ai démissionné à plusieurs reprises du RPG. Mais à chaque fois, les parents, les amis ou les responsables du parti me priaient d’y retourner. J’acceptais, mais à condition qu’on fasse des réalisations à Siguiri, notamment le pont sur le fleuve Niger entre ici et Mandiana. Alpha l’avait promis. Mon retour était conditionné à sa réalisation. Il a promis d’électrifier Siguiri, qu’il le fasse. On lui a donné six mois. Au moins, on pouvait transporter des fers à béton et autres matériaux de construction, mais rien n’a été fait. Conséquence, je ne suis plus revenu sur ma démission jusqu’au coup d’État.

Vous êtes déçu. Néanmoins, que retenez-vous de son bilan dans votre ville ?

Il a construit les sièges de la Justice de paix, la Gendarmerie, la Préfecture, deux écoles professionnelles. Bref, il a fait des constructions. Mais, notre souhait, c’était de faire le barrage de Fomi. Opposant, il disait que c’est Lansana Conté qui a bloqué sa réalisation et que le Canada était prêt à financer le projet. Une fois au pouvoir, nous croyions qu’il allait en faire sa priorité.

Ensuite, le chemin de fer entre Conakry et Kankan n’a pas été réalisé. Tout comme l’adduction d’eau. C’est tout cela qui m’a choqué. Et puisque je le rappelais à chaque fois, on m’a écarté.

Comment avez-vous réagi au renversement du président Condé ? Quelle était votre position par rapport au 3e mandat ?

J’étais contre le 3e mandat. Je l’ai dit à l’Assemblée quand on était députés. Le président de notre groupe parlementaire, c’était Amadou Damaro Camara. Un jour, il nous a réunis à notre bureau. Il a demandé à chacun d’émarger s’il est favorable. Il a fait le tour. Arrivé à mon niveau, je n’ai pas signé. J’étais contre. Il dit : ‘’Grand frère, vous n’avez pas signé ?! Vous n’êtes pas pour le 3e mandat ?’’ J’ai rapidement répondu : ‘’Je ne suis pas pour.’’

Quand les gens ont commencé à l’attaquer après son renversement, surtout les responsables du RPG, je n’étais pas content. J’ai dit : vous avez bu le miel avec lui. Aujourd’hui, c’est la quinine. Donc, si vous voulez vous désolidariser avec lui parce qu’il est aux arrêts, ce n’est pas bon pour vous. Vous étiez ensemble, vous le flattiez ici devant tout le monde. La seule personne qui peut sortir pour dire que je suis content, c’est moi. Or, je ne le dirai jamais. Quand les militaires vont commencer à travailler et s’ils réalisent ce qu’il a manqué de faire, je les féliciterais en ce moment. Alpha Condé a été ingrat envers moi, mais utile pour d’autres.

Cinq ans après, les militaires ont-ils réussi là où Alpha Condé a échoué ?

Je dis non ! Moi, je ne peux pas dresser leur bilan à Siguiri. Je suis à la maison. Vous pouvez demander au chef du quartier, passer à la commune, à la devanture des boutiques, pour interroger les commerçants. Ils vont vous donner le bilan. Tout ce que je peux dire, il n’y a toujours pas d’adduction d’eau à Siguiri. Les militaires n’ont pas encore réalisé le pont sur le Niger. Ils n’ont pas construit le barrage de Fomi. Tout ce qu’Alpha Condé n’a pas fait, les militaires ne l’ont pas fait non plus.

La desserte en électricité s’est malgré tout améliorée, non ?

C’est la SAG qui donne le courant à Siguiri, après des manifestations. Au départ, le Siguirinka croyait qu’il ne devait pas payer l’électricité. Mais, tout le monde paye maintenant. Je ne peux pas dire qu’on est satisfait à 100%, mais il y a une amélioration grâce à la SAG.

Comment se porte, à votre avis, le RPG à Siguiri ?

Je ne peux pas évaluer l’état actuel de santé du RPG à Siguiri, je suis un démissionnaire.

Êtes-vous en contact avec Alpha Condé ?  

On ne parlait pas avant son renversement, ni après. Mais, j’ai un sentiment pour lui. A chaque fois que les gens le critiquent ici, qu’on ment sur lui, j’ai réagi. Je démens, bien que je ne sois plus militant du RPG. Si vous mentez sur lui à ma présence, je dirai que vous êtes menteurs.  Je n’ai pas son numéro de téléphone. S’il a le mien, il ne me téléphone pas. Les anciens militants du RPG ne peuvent pas le critiquer à ma présence. Quand tu le critiques, je ne le pardonne pas.

Alpha est aujourd’hui comme un orphelin : quelqu’un qui avait le pouvoir, qui avait tout et qu’on a mis à l’écart. Il ne peut pas rentrer en Guinée, c’est difficile. Ceux qui sont restés avec lui, après mon départ, ne peuvent pas dire qu’il est le méchant.

Comment avez-vous accueilli la dissolution du parti ?

C’est ma première fois d’entendre cela. Moi, je n’ai pas compris hein. En toute sincérité. Il y a eu affrontement entre le militaire général Lansana Conté et Siradiou Diallo, opposant et leader du PRP; avec Jean-Marie Doré, Bâ Mamadou, Alpha Condé. Malgré tout, Lansana Conté n’a jamais dissous leurs partis respectifs. J’ignore pour quel motif les autorités ont dissous le RPG.

Ils justifient la dissolution- qui ne concerne pas que le RPG- par leur non-conformité à la loi

C’est plus de quarante partis en effet. J’ignore à quelle loi font-ils allusion. Les partis, comme l’UFDG, le RPG, l’UFR, ont été créés depuis longtemps. Très longtemps. C’est Lansana Conté qui est le père de la démocratie guinéenne. A sa prise du pouvoir après le décès du président Ahmed Sékou Touré, il n’y avait pas de partis. Conté était plus fondé, que tout autre militaire, à dissoudre les partis. Celui qui a annulé les suffrages de Siguiri ne pouvait-il pas le faire ? Il le pouvait, mais il ne l’a pas fait. Dadis, Sékouba, aucun d’eux ne l’a fait. Je me demande quel critère d’évaluation a-t-il prévalu à cette dissolution ?

Après votre démission du RPG, avez-vous rejoint le pouvoir actuel ?  

J’ai quitté le RPG sans rejoindre ni le pouvoir ni un autre parti.

Qu’avez-vous à dire sur l’orpaillage qui préoccupe beaucoup à Siguiri ?

Ce n’est pas bon pour notre préfecture. Sékou Touré n’a pas accepté l’orpaillage. Il demandait à tout le monde de faire l’agriculture. Si on n’aide pas Siguiri, dans quelques années, on ne pourra plus y faire de l’agriculture. Même le manioc qui est facile à cultiver, qui pousse même sur une terre pauvre.

Samory Touré a laissé l’or ici, il est parti. Avant lui, Soundiata et tant d’autres. On s’en ira aussi, mais il ne faudrait pas que l’Histoire nous condamne un jour. Avec les machines « Poclains » [pelleteuses], l’agriculture n’est plus possible. Après chaque interdiction, les gens recommencent l’exploitation. L’État qui a interdit est informé au quotidien de l’évolution de la situation. L’Histoire retiendra de chacun ce qu’il a fait.

Interview réalisée à Siguiri

Par Diawo Labboyah Barry