Le pouvoir militaire, c’est doux, deh ! On est à l’aise dedans, comme dans un fauteuil qu’on n’a jamais choisi mais dont on finit par dire qu’il est confortable, faute d’en avoir essayé un autre. Sirènes hurlantes, cortèges qui fendent la ville comme un couteau chaud dans du beurre rance. Regardez-les parader pour accueillir mon général bien-aimé, de retour de congé ! En voyant chat, on est au paradis, Wallahi ! Qui dit le contraire ? Personne. Et c’est bien là tout le miracle : le silence, ici, est devenu une religion d’État.

Et puis, détail qu’on n’enseigne dans aucune école mais que tout Guinéen connaît par le corps : quand tu serres la main d’un militaire, tu deviens militaire toi-même, même si ta peau, elle, préférait de loin rester civile. C’est de la magie par contact. Un imam qui a serré la main à quatre putschistes, c’est un imam à respecter désormais, presque un 5ème colonel, et on ne touche pas à un imam comme ça, au risque de se brûler la peau, cette membrane si sensible aux salamalecs, surtout quand les salamalecs voyagent accompagnés de quelque chose de plus lourd qu’un simple bonjour.

La peau du Guinéen, tenez, c’est du scotch double face. Ça colle, ça retient, ça n’oublie rien de ce qu’on y appose. Donc non, le Guinéen n’est pas corrompu – soyons justes une bonne fois – c’est sa peau qui ne lâche pas les enveloppes. L’homme, lui, est innocent ; c’est son épiderme qui a un problème d’adhérence. À ce sujet, la Crief ferait bien de consulter un spécialiste avant de consulter le Code pénard.

Mon général bien-aimé est de retour au bled. Il a passé deux semaines dans ce qui ressemblait fort à un Enfer, au cœur de cette Grèce en proie aux flammes, avec ses multiples feux de forêt. Heureusement qu’il nous revient au paradis, sain et sauf, chauffé mais pas cuit ! Hé kéla !

Moi-même, j’ai eu la peur de ma vie. Pendant que l’Europe entière brûlait, le volcan Etna, lui, s’est réveillé, façon fonctionnaire qui reprend son poste après une absence non justifiée. Heureusement que les volcans d’aujourd’hui ne sont plus ceux d’avant. De nos jours, les volcans aiment les étrangers, ils aiment les touristes venus du lointain paradis. À fakoudou !

Au prochain congé, mon général devrait emmener nos imams de nos grandes mosquées découvrir l’Etna, une image assez fidèle de l’enfer de l’au-delà. Histoire de réajuster leurs sermons du vendredi, ce jour spécial qui revient chaque semaine sans jamais se lasser, sans jamais partir en congé, lui. Hé kéla !

Alors, mon ami, on ne touche pas à nos imams bien-aimés, tout comme on ne touche pas à nos généraux civils. Tout le monde n’est pas Monénembo dans ce paradis-là, tout le monde n’a pas le luxe d’écrire depuis l’extérieur ce que d’autres paient cher pour avoir simplement pensé à l’intérieur.

Un militaire, c’est un militaire, mon frère. Ça ne comprend rien à la rhétorique, ce n’est pas un vocabuliste, ça ne comprend que le langage des armes, langue rare, paraît-il, mais universellement comprise, et qui a ceci de pratique qu’elle ne connaît ni la nuance ni le conditionnel.

Il faut voir notre général bien-aimé. Lui, il est beau. Lui, il est gentil. Même au football, il joue plus grand que Pelé, plus grand que Maradona. Lui, il est joueur et arbitre à la fois. Quand il siffle « faute », qui ose dire le contraire ? C’est la bonne nouvelle pour la Guinée : aux prochaines compétitions internationales, on sélectionnera exclusivement nos braves soldats, mon général comme capitaine, arbitre et, au besoin, commentateur.

Peut-être nous ramèneront-ils la CAN et la Coupe du monde, cet exploit que les civils n’ont jamais réussi en 68 ans. Hé kéla !

Nos militaires, à nous, ils sont bons, clairvoyants, savants. Wallahi ! Toi, petit civil, tu ne peux ni les tromper ni leur donner des ordres. L’ordre, chez nous, ne descend que dans un seul sens, comme l’eau, comme la gravité, comme les enveloppes dont on parlait plus haut.

Je connais un petit quelqu’un qui a fait une promenade nocturne en compagnie de quelques éléments. Wallahi, à son retour, quand il a pu remarcher droit, il a déclaré : « Moi, un tel, fils d’un tel, je ne parlerai plus jamais de politique. » Nous lui avons demandé ce qui s’était passé. Il a juré qu’il ne dirait rien. Il n’a rien dit, en effet. Ni le lendemain, ni le mois suivant, ni depuis. On appelle ça, chez nous, une reconversion réussie, la seule qui se pratique encore plus vite que l’éclair, juste une initiation aux brodequins. Respect à vous, braves soldats : vous avez réussi, en une nuit, là où des décennies de morale civique ont échoué.

Moi, ici, je suis le seul à pouvoir tromper un militaire, et je le dis sans fausse modestie, c’est un art. L’autre jour, mon ami et moi voulions entrer à Kaloum. Il y avait un barrage. Des agents armés, alignés comme des bolcheviques, fouillaient chaque véhicule.

Mon ami était terrifié. Nous avons mis son ventre rond en valeur. Nous avons emprunté une robe et un mouchoir de tête pour l’habiller comme il se doit. Un déguisement efficace. J’ai pris le volant. Arrivés au checkpoint, j’ai lancé : « officier, c’est ma femme, elle va accoucher, je l’emmène à Ignace Deen. » À fakoudou !

Il nous a laissés passer. C’est un bidasse gentil ; le jour où mon « ami » accouchera, je donnerai le nom du rejeton à ce brave mec dont la vigilance s’est arrêtée pile à la bonne robe.

Nos militaires, c’est des génies, wallahi ! Même quand ils ne travaillent pas, ils savent faire travailler les civils. Faut voir la RTG, ce perroquet national qui chante en longueur d’antenne les louanges de mon général bien-aimé. Et alors, quoi ? De toute façon, c’est leur travail, désormais, de faire chanter les autres.

Nos militaires, c’est des génies imbattables. Ils n’ont pas besoin de diplômes insensés pour briller, ils ont tout en tête – bibliothèques, encyclopédies universelles…

Faut voir : qui aurait imaginé que Fory Coco fût plus doué que Sira de Novembre, Bâ Banqueroute, Alpha Grimpeur et l’autre Lapin Doré ? Avant la conférence de La Baule, il avait déjà opté pour la démocratie et proposé le bipartisme comme modèle pour la Guinée. « Niet ! » rétorquèrent les opposants, opposés par vocation.

Fory Coco était un génie, en réalité, car dès 1951, l’économiste américain Kenneth Arrow avait démontré que la démocratie, avec plusieurs partis, n’est qu’une belle illusion démocratique.

Le théorème d’impossibilité d’Arrow prouve en effet qu’il est impossible de concevoir un système de vote parfait dès lors qu’il existe trois candidats ou plus. La théorie des choix collectifs, ou élections, n’est qu’illusions en pareil cas.

C’est là toute la conclusion du théorème : quand le multipartisme s’en mêle, le seul système cohérent est celui où un seul individu vote. En d’autres termes, le multipartisme intégral est une dictature. C’est logique, c’est scientifique, c’est propre comme du coyahyé !

Qui aurait cru que Fory Coco savait déjà tout ça, par pure intuition tropicale ? Aujourd’hui, mon général bien-aimé le dit à la tribune des nations : la conception occidentale de la démocratie ne convient pas à l’Afrique. En réalité, mon général, elle ne convient à personne, et c’est bien ce qui nous console, entre camarades de la même équation. À fakoudou !

Sambégou Diallo