Les gens de ma génération connaissent tous les régimes qui se sont succédé en Guinée depuis l’accession du pays à l’indépendance. Nous avons même vécu les dernières années du régime colonial. Nous avons donc le loisir de regarder dans le rétroviseur pour jauger telle ou telle période à travers les bons et les mauvais actes posés par le pouvoir. Nous allons ausculter, dans le cadre de cet article, le premier régime, régime dit de la révolution socialiste. C’était le temps des discours-fleuves par lesquels le Président Sékou Touré haranguait les foules de militants et invectivait à longueur de journée « les impérialistes et leurs valets ».

Le temps aussi de la dèche pour les masses populaires qui peinaient à se nourrir, à se vêtir, à se soigner ou à se loger. Le harcèlement et les brimades des citoyens par la milice du Parti Démocratique de Guinée, parti unique. La jeunesse scolaire et non scolaire était mobilisée en permanence pour des activités de soutien à la révolution. Mais en dépit des tracas quotidiens, nous gardions l’espoir que la Guinée finirait par triompher de tous ses démons. Dans nos têtes trottait la célèbre adresse de Sékou Touré au Général Charles de Gaulle, Président de la France d’alors, à l’occasion de la campagne référendaire d’août 1958: «Nous préférons la liberté dans la pauvreté à l’opulence dans l’esclavage».

Cette déclaration nous galvanisait au départ, mais nous avons fini par déchanter face aux abus insoutenables du régime. Nous nous sommes rendu compte à l’évidence que nous n’avions ni la liberté ni l’opulence, il nous restait que la pauvreté et l’esclavage. Une désillusion qui n’empêchait pas ma génération de croire mordicus que la liberté est la pierre angulaire de l’existence humaine. Rien ne vaut en effet le pouvoir de rêver, de penser, de croire, de parler, ou d’écrire librement. Toutes les révolutions de l’Histoire se sont édifiées autour de la liberté. Je peux aisément traduire la devise de ma génération comme suit : « Donnez-moi tout l’or du monde, cela ne fera pas de moi un homme heureux tant que je ne jouirai pas de ma liberté, ma pleine liberté ».

Walaoulou Bilivogui