Un dirigeant mal entouré finit toujours par recevoir de mauvais conseils. Lorsque son entourage préfère le flatter pour préserver ses intérêts plutôt que lui dire la vérité, les erreurs de jugement s’accumulent et conduisent inévitablement à de mauvaises décisions. À force de dire au dirigeant ce qu’il veut entendre, ses courtisans finissent par l’empêcher de voir ce qu’il doit voir.

Ce ne sont pas les manifestations organisées à New York, à Paris ou ailleurs qui ternissent l’image de la Guinée. Celles-ci ne sont d’ailleurs que les conséquences visibles d’un malaise beaucoup plus profond. Elles servent de porte-voix à des souffrances et à des frustrations que les courtisans du chef de l’État s’efforcent de minimiser, de dissimuler ou de présenter comme de simples manœuvres de déstabilisation.

Lorsque l’espace politique se rétrécit à Conakry, la contestation se déplace naturellement vers New York, Paris ou Bruxelles. On peut désapprouver certains slogans ou déplorer certains excès, mais il ne faut jamais confondre le symptôme avec la maladie. Si des Guinéens éprouvent le besoin de manifester à l’étranger pour se faire entendre, c’est aussi et surtout parce qu’ils estiment que les voies d’expression sont devenues trop étroites à l’intérieur du pays.

C’est précisément pour cette raison que la liberté d’expression est indispensable. Elle permet aux dirigeants de sentir le pouls de la nation, de connaître les préoccupations réelles des citoyens et de mesurer l’écart entre le discours officiel et la réalité vécue par les populations.

La critique ou la contestation n’est pas l’ennemie du pouvoir : elle constitue son système d’alerte. Lorsque la liberté d’expression est restreinte, le président finit par ressembler à un conducteur dont le pare-brise a été remplacé par un magnifique tableau peint selon ses goûts. Le décor peut être agréable et flatteur, mais il lui masque la route ainsi que les dangers qui s’y trouvent. Il croit avancer en toute sécurité alors qu’il conduit pratiquement à l’aveugle.

C’est tout le sens de cette maxime de Jacques Prévert : « Quand la vérité n’est pas libre, la liberté n’est pas vraie. »

L’image d’un pays est le reflet de sa gouvernance

Ce qui nuit véritablement à l’image de la Guinée, ce ne sont donc pas ceux qui dénoncent les problèmes, mais les problèmes qu’ils dénoncent. C’est la mauvaise gouvernance et les violations répétées des règles de droit relayées par les médias internationaux et documentées dans les rapports que produisent les organisations de défense des droits humains, les institutions internationales ainsi que les représentations diplomatiques. Les enlèvements et les disparitions forcées, les morts non élucidées et les accusations d’assassinats ciblés, les fosses communes, le musellement des médias critiques, les atteintes aux libertés individuelles et collectives, la militarisation croissante de l’espace public et le recours aux voies de fait sont autant de tares qui écornent la réputation de notre pays.

À cela s’ajoute la dégradation des services de base : les délestages électriques, le manque d’eau potable, les restrictions récurrentes d’accès à l’internet et les difficultés quotidiennes auxquelles sont confrontées les populations. Voilà, entre autres, ce qui ternit l’image de la Guinée dans le monde.

L’image d’un pays est en fait le reflet de la manière dont ce pays est gouverné et dont ses citoyens sont traités. Aucun cabinet de communication, aussi compétent soit-il, ne pourra durablement servir de bouclier au gouvernement ou à son président tant que ces pratiques se poursuivront. La communication peut embellir un discours, fabriquer de belles images et organiser des campagnes séduisantes. Cependant, elle ne peut ni effacer les faits, ni se substituer à une justice impartiale, à la bonne gouvernance et au respect des droits fondamentaux.

Malheureusement, en Guinée, nos dirigeants et leur entourage préfèrent trop souvent pratiquer la politique de l’autruche en refusant de voir ou d’admettre la réalité. Par égoïsme, par peur de déplaire ou par malhonnêteté intellectuelle, ils choisissent de s’attaquer aux conséquences tout en ignorant les causes.

Le paracétamol peut soulager une céphalée, mais il ne peut pas guérir le paludisme qui en est la cause. Administrer continuellement le mauvais traitement à un malade, c’est masquer temporairement ses symptômes tout en laissant la maladie s’aggraver. À terme, cette erreur peut lui être fatale.

Le président devrait s’adresser d’abord au peuple de Guinée

Avant de venir s’adresser au monde à la tribune des Nations unies, le président aurait dû s’adresser d’abord au peuple de Guinée. Surtout le pays est déjà éprouvé par des crises et des tragédies multiples : inondations meurtrières, accidents de la route à répétition, incendies, difficultés persistantes d’accès au numéraire dans les banques et les autres services de paiement, ainsi que la hausse du coût de la vie, qui alourdit chaque jour le panier de la ménagère. Autant d’urgences qui devraient mobiliser l’État. Le président aurait pu prononcer, depuis Conakry, un véritable discours d’apaisement, reconnaître les souffrances et les cris du cœur des populations et surtout poser des actes concrets.

La diplomatie extérieure ne peut pas durablement compenser les fractures intérieures. La parole d’un chef d’État porte davantage à l’étranger lorsqu’elle inspire déjà confiance à l’intérieur de son propre pays.

À défaut de faire libérer, avant son départ pour New York, les personnes détenues dans des affaires à forte dimension politique et de faire toute la lumière sur les disparitions non élucidées, le président aurait au moins pu annoncer aux Guinéens que l’État mobiliserait tous les moyens nécessaires pour retrouver Oumar Sylla, alias Foniké Menguè, Billo Bah, le journaliste Habib Marouane Camara, Saadou Nimaga, El Hadj Adama Keïta, le père du journaliste d’investigation Mamoudou Babila Keïta, les fils de l’artiste Élie Kamano, ainsi que toutes les autres personnes portées disparues.

Par ailleurs, pour que l’autorisation accordée à Ibrahima Kassory Fofana et à Amadou Damaro Camara de quitter le pays pour recevoir des soins médicaux soit crédible comme geste d’humanisme, il ne devrait pas être sélectif. Il devrait se poursuivre par d’autres mesures d’apaisement, notamment la libération d’Aliou Bah, conformément à la décision rendue par la Cour de justice de la CEDEAO le 25 juin 2026. L’exécution de cette décision ne constituerait pas une faveur politique accordée à un opposant, mais le respect par la Guinée de ses engagements internationaux.

Cette logique d’apaisement devrait également bénéficier à toutes les personnes détenues dans des affaires à caractère politique. Elle devrait conduire au retour sécurisé des responsables politiques contraints à l’exil ainsi qu’à la cessation des pressions judiciaires qui ne reposeraient pas sur des procédures transparentes, impartiales et respectueuses des droits des accusés.

Dans son récent message justifiant les évacuations sanitaires de Kassory Fofana et d’Amadou Damaro Camara, le président Mamadi Doumbouya a déclaré vouloir une Guinée capable de « juger sans haine » et de « sanctionner sans acharnement ». C’est un principe noble. Mais pour avoir une véritable portée, il doit s’appliquer à tous, sans distinction d’origine, d’appartenance politique ou de proximité avec le pouvoir.

La révocation du passeport de Cellou Dalein Diallo

Si la construction d’une Guinée apaisée et réconciliée constitue réellement l’objectif recherché par le chef de l’État, alors une question s’impose : qui a pu lui conseiller que la révocation du passeport de Cellou Dalein Diallo contribuerait à l’apaisement du pays ?

S’il existe un motif valable justifiant cette mesure, l’État devrait communiquer dessus. C’est une exigence élémentaire de transparence dans un État de droit. Le silence officiel nourrit les rumeurs, renforce le sentiment d’injustice et donne l’impression que l’administration est utilisée comme un instrument de règlement de comptes.

Qu’on l’apprécie ou non, que l’on partage ou non ses positions politiques, Cellou Dalein Diallo demeure l’une des figures politiques les plus populaires du pays. Il bénéficie du soutien d’une part importante de la population guinéenne. Toute mesure perçue comme une humiliation ou un acharnement contre sa personne sera ressentie comme une offense non seulement par ses militants et sympathisants, mais aussi par tous ceux qui aspirent à la justice, au pluralisme politique et à l’émergence d’un véritable État de droit en Guinée.

Or, l’accumulation des mesures prises contre Cellou Dalein Diallo depuis l’arrivée de Mamadi Doumbouya au pouvoir donne de plus en plus le sentiment d’un acharnement politique. Sa résidence privée de Dixinn a été démolie ; son enrôlement sur la liste électorale lui a été refusé à Abidjan ; son parti politique, a d’abord été suspendu, puis dissous ; il vit en exil depuis plusieurs années ; il est cité dans des procédures et menacé de poursuites fondées sur des accusations qu’il rejette. Comme si tout cela ne suffit pas, son passeport vient aussi d’être révoqué sans qu’une explication officielle claire ait été fournie au public.

L’accumulation de ces mesures donne le sentiment d’une volonté de l’écarter durablement de la vie publique. Un tel stratagème ne peut qu’alimenter la colère, la frustration et le sentiment d’exclusion de ses partisans. Elle fragilise également la confiance dans les institutions, car un État de droit ne se mesure pas à la manière dont le pouvoir traite ses alliés, mais à la manière dont il protège les droits de ses adversaires.

L’apaisement se construit par les actes

L’apaisement ne se décrète pas dans les discours. Il se construit par des actes de justice, d’équité et de respect de la dignité humaine, y compris celle des adversaires politiques.

L’apaisement n’est pas l’absence de manifestations: c’est l’absence de raisons légitimes de manifester. Le silence imposé ne saurait être considéré comme la paix. Celle-ci repose sur la vérité et la justice. La stabilité ne consiste pas à faire taire les frustrations, mais à s’attaquer aux causes qui les produisent.

La Guinée a davantage besoin de justice, de vérité et d’actes rassembleurs que de discours prononcés devant la communauté internationale.

Heureusement qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire. Face aux vives protestations qui ont accompagné son séjour à New York, le président ne devrait ni céder à une logique de confrontation ou de revanche, ni se laisser entraîner par les voix les plus radicales de son camp vers un durcissement ou une confrontation. Il doit savoir s’élever au-dessus des passions et opposer au ressentiment la justice, à la confrontation le dialogue, et aux frustrations de véritables mesures d’apaisement.

C’est ainsi qu’il pourrait réaliser l’objectif d’apaisement qu’il recherche et restaurer l’image de la Guinée. Ce n’est pas en cherchant à faire taire ceux qui dénoncent les problèmes qu’on apaisera le pays. Il faut avoir le courage de se remettre en cause, d’écouter les citoyens et de résoudre les problèmes qu’ils dénoncent.

En politique comme dans la vie, celui qui sème le vent finit toujours par récolter la tempête.

Abdoulaye J. Barry

Citoyen guinéen concerné

ajbarry@live.com
Conakry, Guinée