Le jeudi 2 octobre 1958 n’est pas pareil, en Guinée, aux autres jours. Il augure une nouvelle ère qui interroge élites et pauvres hères. Peu de gens sont loin de subodorer ce de quoi demain sera fait. Un sentiment à la fois d’angoisse, de fierté et de joie étreint tout le monde. L’ex-colonie est en effervescence. De toutes les colonies de l’Union française, elle est la seule à dire niet, par un vote massif le 28 septembre, à la proposition d’une communauté franco africaine.

Prenant ce vote négatif pour un camouflet, le Général de Gaulle et la France s’en offusquent, se fâchent et abandonnent la Guinée à son sort. Le sentiment qui prévaut est que Sékou Touré leader du PDG-RDA, son parti éponyme et toute la Guinée vont dans le mur. Nul ne peut parier un sol sur leur sort. Pour exacerber un sort déjà peu enviable, le méchant colon emporte tout et détériore ce qu’il abandonne sur place. L’histoire ou la légende raconte que des fils électriques ont été arrachés et des bidets emportés. Délirant ! Hilarant ! Pire, tous les fonctionnaires sont priés de regagner leurs pénates. La trésorerie de la récalcitrante colonie est siphonnée, asséchée.

Tout est fait pour faire de l’acte de la Guinée non un haut fait d’arme, mais un choix hasardeux et hostile aux conséquences imprévisibles. Heureusement, les soutiens en ressources humaines, financières et matérielles ne tardent pas à arriver de par le monde entier pour combler les gaps creusés çà et là. L’Osagyefo, dont le pays, le Ghana, ne vit pas pourtant dans l’opulence, octroie un prêt à la Guinée pour assurer une partie de la paie des fonctionnaires durant les premiers mois de l’indépendance. Le nouvel État lui en saura gré. Des intellectuels de gauche, de tous les continents, particulièrement des Africains et des Antillais, accourent à Conakry pour éviter au jeune État la faillite et les railleries de ses détracteurs.

Les pays du bloc soviétique trouvent naturellement là une opportunité inespérée de s’engouffrer dans cette brèche, pour noyauter le pré-carré français post-colonial. Et la Guinée tient bon ! Les secteurs de l’éducation et de la santé sont les principaux bénéficiaires de cette coopération.

 Mais les choix idéologiques du nouveau régime et leurs conséquences négatives percutent les certitudes politiques d’une masse critique des intellectuels venus palier le départ des cadres français. La grève des enseignants en 1961 et la répression qu’elle entraîne marquent le point de rupture de la confiance entre les dirigeants guinéens et ceux qui ont volé à leur secours. C’est aussi le point de départ de la radicalisation du régime qui devient de plus en plus oppressif et assume sa nature et ses méthodes révolutionnaires.

Lentement mais inexorablement, le cœur lourd, toutes ces bonnes volontés abandonnent la révolution à ses périls. Durant 26 ans, on assiste aux élucubrations de la révolution. Après les cinq premières années au cours desquelles elle réalise d’importantes infrastructures sociales et industrielles permettant ainsi de poser la base d’une industrialisation rationnelle, la révolution guinéenne finit par s’isoler dans une logique conflictuelle et de confrontation, ponctuée de complots imaginaires ou réels. Les réalisations sociales et économiques s’amenuisent, se rétrécissent comme une peau de chagrin. Le narratif idéologique révolutionnaire occupe l’intelligence, l’énergie et l’imagination de tout le monde : peuple, élites dirigeantes. Au grand dam de la prospérité du bled et du mieux-vivre du populo.

Abraham Kayoko Doré