L’Afrique avait rendez-vous les 28 et 29 octobre à Moscou au compte du troisième Sommeil avec la Russie de Vladimir Poutine. La veille, Paris rendait public un rapport relatif à l’ingérence informationnelle russe sur le continent.
L’Afrique est en passe de devenir le théâtre d’une nouvelle Guerre froide, d’une guerre d’influence entre puissances rivales. Elle oppose la Russie de Poutine à l’Occident, l’Europe. Alors que la France voit son pré carré se réduire, Moscou en profite pour placer ses pions et combler le vide. Le troisième Sommeil (après ceux de Sotchi d’octobre 2019 et de Saint-Pétersbourg en juillet 2023) dit « économique et humanitaire » Russie-Afrique a drainé les délégations de 48 pays africains sur 54, dont 22 conduites par leurs présidents.
Le nôtre, Mamadi Doum-bouillant, est toujours aux abonnés absents. Si on tient compte du fait que son voyage officiel dans l’Hexagone n’a toujours pas eu lieu, en dépit de tous les fantasmes alimentés sur sa proximité avec Paris, on en conclurait que le Prési guinéen reste fidèle pour le moment à la diplomatie de non-alignement qui a toujours été celle de la Guinée. Sommeil contre Sommeil, il était toutefois bien présent en mai dernier au Kenyatta International Convention Center de Nairobi, aux côtés d’une trentaine de chefs d’État et de gouvernement africains participants à l’Africa Forward, co-organisé par la France d’Emmanuel Macaroni et le Kenya. Même si ce rendez-vous s’est tenu sur le continent.
Cinq mois plus tard, c’est le ministre des Affres étranges, de l’intégration africaine et des Guinéens de l’étranger qui a conduit la délégation guinéenne à Moscou. « Le président de la République aurait vivement souhaité prendre personnellement part à cet important rendez-vous. Cependant, un agenda national particulièrement chargé ne lui a pas permis d’effectuer le déplacement. Il m’a donc fait l’insigne honneur de vous transmettre ses sentiments de fraternité, d’amitié, de considération et son attachement au renforcement des relations entre la République de Guinée et la fédération de Russie », a rassuré Mori-sans-dents Kouyaté en s’adressant à son hôte russe Poutine.
Une diplomagie à questionner
Des relations historiques, remontant au régime d’Ahmed Sékou Tyran, aujourd’hui en question. Si Moscou continue d’avoir des intérêts en Guinée notamment dans la bauxite avec Rusal, il a failli un moment être chassé de Fria. Au début de l’ère Alpha Grimpeur, Conakry a tenté de reprendre la direction de la raffinerie d’alumine Friguia. Une grève des employés en 2012, instrumentalisée par certains caciques du régime d’alors, avait débouché sur une crise sociale. L’unité toujours aux mains des Russes tournent, mais poussive. Petit Paris, ce surnom de la ville industrielle jadis prospère du temps du Français Péchiney, n’est plus que l’ombre de lui-même. Et les aller-retours incessants du train de la Compagnie des bauxites de Kindia (CBK) chargé de la terre rouge continuent, sans véritablement que cela améliore grand-chose au quotidien des Guinéens.
La cession du très riche gisement de Dian-Dian situé dans la région de Boké (il couvre une superficie totale de 856 km2, pour 564 millions de tonnes de réserves de bauxite) a servi de garantie pour convaincre Rusal à redémarrer Friguia en 2018 que de construire une raffinerie d’alumine de 1,2 million de tonnes par an comme cela était envisagé.
Désormais, le chef de la diplomagie guinéenne a déclaré au maître du Kremlin que l’ambition de son pays « est de donner un nouvel élan à cette coopération historique, en la tournant résolument vers des résultats concrets au bénéfice de nos peuples, notamment dans l’éducation, la formation, les sports, les infrastructures, l’énergie, la santé, l’agriculture et les investissements. » Même que « la Guinée a fait le choix de placer l’action et les réalisations concrètes au cœur de sa transformation. Pour le président, l’essentiel n’est pas de multiplier les discours mais de laisser les actes traduire les ambitions. »

Le président russe et ses pairs africains aspirent à un monde « multipolaire juste et démocratique. Ce qui passe par la refonte de l’ONU, l’obtention par l’Afrique d’au moins un siège au Conseil de sécurité. Ainsi, choit-il.
Guéguerre de chiffres et d’info
En attendant, une source diplomatique occidentale minimise les impacts sur le continent de la coopération avec le Kremlin. Elle se félicite que l’Union européenne demeure « premier partenaire commercial » de l’Afrique, avec plus de « 356 milliards de dollars d’échanges de biens en 2025 », devant la Chine qu’elle crédite de 348 milliards de dollars et les États-Unis (83, 3 milliards). « La Russie apparaît comme un acteur économiquement mineur, malgré une rhétorique politique d’engagement renouvelé : les échanges russo-africains n’atteignaient qu’environ 27 milliards de dollars en 2022 », ajoute la même source. Soit « moins de 2 % des importations du continent et moins de 1 % de ses exportations, très loin derrière l’UE (25 % des importations du continent, 33 % des exportations africaines. »
Mais entre l’Occident et la Russie, il n’y a pas que la guerre des chiffres. Il y a aussi celle de l’information. Voire de désinformation. Dans un rapport d’une trentaine de pages publié le 27 octobre (comme par hasard la veille de l’ouverte du Sommet Russie-Afrique), Paris dit avoir mené des investigations sur Globus : une plateforme d’influence russe notamment en Afrique. Selon VIGINUM (Vigilance et protection contre les ingérences numériques étrangères), Globus est dirigé par Youlia BERG, ancienne cadre du « back-office » d’Evguény PRIGOJINE (défunt patron de Wagner) et d’Andreï GROMOV, spécialiste des relations gouvernementales. Les deux sont accusés d’avoir influencé des élections sur le continent, précisément en République démocratique du Congo et en Afrique du Sud. Outre la RDC Globus se serait implanté au Cameroun, où il véhicule des narratifs pro-russes et contre l’Occident, notamment la France, en blanchissant l’info via des médias relais locaux comme Afrique Média TV.
« VIGINUM estime que la plateforme d’influence numérique GlobUs constitue une façade utilisée pour mener des opérations de manipulation de l’information et d’ingérence politique, ou encore pour favoriser l’implantation d’entreprises russes en Afrique. À cet égard, GlobUs pourrait être le successeur crédible d’une structure historiquement liée au projet Lakhta, l’Association pour la recherche libre et la coopération internationale (AFRIC), qui servait déjà de vitrine pour conduire des activités d’ingérence dans plusieurs pays via un réseau d’agents soutenant, dans le champ informationnel, les candidats favorables aux intérêts d’Evguény PRIGOJINE – et plus largement du gouvernement russe », précise le rapport.
Comme une réponse du berger à la bergère, Poutine jure la main sur le palpitant que Moscou et ses entreprises ne se livrent pas à une exploitation « prédatrice et néocoloniale » des ressources naturelles et humaines africaines.
A qui l’Afrique va-t-il finalement croire ?
Diawo Labboyah

