De la naissance de Cheick Sako à Katy au Mali, au retour de sa famille en Guinée avec les pérégrinations de son père fonctionnaire à travers le pays et au contact de différentes ethnies et cultures, la fuite de la dictature de Sékou Touré et l’exil, les études de Droit en France et l’exercice de la profession d’avocat à Montpellier, mais également ses fonctions de ministre guinéen de la Justice, puis sa démission… La robe et le boubou, itinéraire d’un juriste sans frontières retrace la vie et le parcours d’un homme à la fois très et peu connu.
Six ans après sa démission du gouvernement d’Ibrahima Kassory Fofana (20 mai 2019), Cheick Sako nous en dit davantage sur sa vie, son parcours. L’avocat s’est longuement confié au journaliste-littéraire français, Pascal Plat. Leurs conversations ont fait l’objet d’un ouvrage de 166 pages, La robe et le boubou, itinéraire d’un juriste sans frontières, édité chez Domens Pézenas. De sa naissance à son entrée au gouvernement sous Alpha Condé en 2013, en passant par son exil, ses études et sa carrière d’avocat en France, l’auteur y retrace un long et riche parcours.

Né à Katy (Mali) en 1953, d’un père guinéen et d’une mère malienne, le petit Cheick et sa famille rentreront définitivement en Guinée en 1957, la veille de l’indépendance. La profession du père de famille, gendarme, les conduit à Coyah : « Nous vivions dans cette bourgade », se souvient-t-il. Cheick Sako y fait son enfance. Il en garde des souvenirs sur les habitants de la ville qui « affichaient une prédilection » pour la couleur rouge. Les mutations quasi permanentes (pas plus de 3 ans dans un endroit) les conduisent dans la plupart des régions du pays, au contact des cultures des autres ethnies.
Origines et odyssée
Le jeune Cheick est issu d’une famille malinké de Maléa dans la préfecture de Siguiri. Dans le titre du livre, le mot boubou fait référence à la tradition mandingue : Coran, prière, respect des valeurs culturelles. Cheick, 3e d’une famille polygame d’une vingtaine de membres, évoque dans le bouquin son attachement à l’Afrique, malgré qu’il s’est établi ailleurs : « Je vis en France depuis de nombreuses années…mais cela ne m’empêche pas de continuer à parler ma langue, de cultiver les traditions auxquelles je suis rattaché. »
Il raconte la lignée des Sako : des « guerriers » dont la source est le Sakodougou, un coin niché entre Siguiri et Mandiana.
En 1970, le jeune Cheick, lycéen, assiste, impuissant, à la répression de Sékou Touré suite à l’agression portugaise du 22-Novembre. Beaucoup de cadres guinéens dont des ministres sont interpellés et exécutés, en public. Les élèves assistent aux pendaisons des « traîtres ». « J’ai le souvenir pénétrant de l’agonie de ces hommes…Cela a provoqué mon souhait d’aller voir ailleurs, de m’éloigner du pays. » Un incident « mineur » lors d’un défilé d’élèves au Stade du 28-Septembre précipite son départ. A l’époque, ramer à contre-courant du pouvoir était un crime de lèse-majesté. Cheick, délégué de classe, a la maladresse de mal défiler : « Le bruit a couru que j’étais réfractaire, j’appartenais à la catégorie des contre-révolutionnaires. » Partir de la Guinée, sans même passer le bac, était devenu une question de vie ou de mort. Une escale au Mali, avant de gagner la Côte-d’Ivoire où il dispense des cours d’histoire et de géographie pour pouvoir vivre et poursuivre son odyssée vers la France.

En arrivant à Abidjan, il ne se doutait pas que son séjour dans ce pays était bref. Lui qui avait à cœur de suivre de hautes études, de découvrir le monde. Cheick Sako s’envole pour la France en 1975, s’inscrit en génie électrique à l’IUT de Nîmes. Mais la filière ne le convainc pas. Avec des ressources financières maigres, sa vie connaît un tournant quand il rencontre un prêtre, Marcel Neuch. Ce dernier lui conseille de s’orienter en Lettres. Cheick Sako opte finalement pour le Droit, à Montpellier, l’année suivante. C’est dans cette ville qu’il obtient ses diplômes de licence et de maîtrise, respectivement en 1984 et 1985 et son DEA en Droit international, trois ans plus tard. C’est là également qu’il fut assistant d’éminents hommes de Droit : Françoise Furet, Gilbert Apolis, Jean-Philippe Colson, Michel Guibal…Il donne aussi des cours dans le privé, à l’ESICAD, pour des BTS. Ce qui « m’a permis de m’épanouir », révèle-t-il.
Avocat-militant, franc-maçon
Il y côtoie aussi des gens de la Gauche française et des communautés de confessions religieuses différentes de la sienne. Il adhère à l’Association des étudiants guinéens de France, fait la connaissance de feu Malik Condé, frère de l’ancien président Alpha Condé.
A Montpellier, Cheick Sako donne des cours de Droit comme assistant. Mais côtoyer les étudiants étrangers, les défendre l’amènent à se découvrir d’autre vocation. Il prête serment en tant qu’avocat au Barreau de Montpellier en 1991, tout en poursuivant des études post-universitaires. S’enchaînent alors stages et commissions d’office, avec l’aide d’un cabinet d’ami. L’Assemblée nationale française le consulte, au compte du Barreau de Montpellier, sur les droits des étrangers : « A propos de la loi Sarkozy, j’ai émis une critique sur le caractère attentatoire aux droits des étrangers », explique-t-il.
Cheick Sako voyage dans les quatre coins de la planète au compte de l’association Juristes sans frontières, créée après le génocide rwandais. Il se rapproche par la suite du Syndicat des avocats de France (SAF) au sein duquel il milite. Il y trouve une proximité avec ses convictions : défense des droits des étrangers, affinités entre SAF et la Gauche française.
L’avocat met aussi en lumière dans l’ouvrage son appartenance, depuis 1990, au Grand-Orient de France, obédience franc-maçonne qui lui permet, dit-il, de défendre des valeurs : laïcité, fraternité, sans épouser « certains comportements fermés voire affairistes », s’empresse-t-il de préciser.
Le démissionnaire Garde des Sceaux
A travers l’Association des étudiants guinéens en France, l’avocat rencontre Malick, frère cadet d’Alpha Condé. Celui-ci le présente à son aîné, dans les années 2000. C’est parti pour une relation de plus de 20 ans. Il lui sert d’avocat pour des « affaires personnelles, ainsi que son entourage. J’ai également été chargé, un peu plus tard, de son divorce. » Cependant, précise-t-il dans le livre, l’avocat n’a pas eu son mot à dire sur les activités politiques du leader du RPG : « Même si ses idées m’intéressaient, j’étais un sympathisant ». Cheick Sacko a voté pour lui au second tour en 2010, mais dit n’avoir jamais milité activement ni au sein du RPG, ni dans aucun autre parti.

Leurs relations n’ont pas toujours été un long fleuve tranquille. Cheick Sako flétrit la connivence entre son aîné et l’homme d’affaires, Vincent Bolloré. Il peste contre la cession d’une partie du Port autonome de Conakry au Français, s’insurge contre la façon dont les ressources minières guinéennes sont bradées au profit « d’une caste de dirigeants au sommet de l’État. » Toute chose qui fait qu’il se tient à distance des partis politiques, notamment le RPG arc-en-ciel.
Il décline un poste de conseiller d’Alpha Condé en 2010. Ce dernier insiste, le persuade de rejoindre le gouvernement en 2013. « Ma nomination a été acquise parce que j’ai pu m’assurer de sa volonté de me laisser conduire des réformes », explique-t-il. Ministre de la Justice, l’avocat réussit des réformes majeures : mise en place du Conseil supérieur de la magistrature, du Statut particulier des magistrats, abolition de la peine de mort, l’extension de la compétence criminelle aux tribunaux de première instance, révision du Code civil…
Mais l’avocat finit par se convaincre qu’il se bat contre des moulins à vent : dérives du pouvoir, répression de l’opposition, frictions récurrentes avec le président de la République. Celui-ci, quelque peu jaloux de l’indépendance d’esprit de son ministre, l’accuse de travailler au détriment de la Guinée. La volonté d’Alpha Condé de tripatouiller la Constitution a été la goutte d’eau de trop : « Pour moi, ce n’était plus possible…Si je restais, je devais être l’avocat du gouvernement, justifier la répression, les exactions. »
Cheick Sako décide alors de jeter l‘éponge, à partir de la France. Ce, contre le gré de son patron, qui a essayé, sans succès, de le maintenir dans le navire. L’ex-ministre retourne à sa vie d’avocat, mais la reprise fut beaucoup plus difficile. Comme une sorte de traversée du désert pour celui qui s’était habitué à la fonction ministérielle et aux calendriers souvent chargés.
Yacine Diallo