La grâce accordée le 28 mars au capitaine El Dadis Camara, à peine condamné et avant que le jugement ne soit définitif, sonne comme un clin d’œil à l’électorat de la Guinée forestière. Deux jours auparavant, le général Mamadi Doum-bouillant signait un autre décret actant la prise en charge par le budget national de l’indemnisation des victimes du massacre du 28-Septembre 2009.
L’ancien putschiste qui a dirigé la Guinée de décembre 2008 (suite au décès de Fory Coco) à décembre 2009 (règne abrégé par Toumba Diakité qui lui a tiré dessus) a été gracié pour « des raisons de santé », précise le décret de Mamadi Doum-bouillant. Une précision superflue, le pouvoir de grâce relevant de la seule discrétion du président de la République, selon la loi guinéenne. Même si, en l’espèce, il est accordé par un président de transition non élu.
Mieux, après la condamnation de Dadis le 31 juillet 2024 à 20 ans de réclusion criminelle, des recours avaient été engagés par les différentes parties. Aucune grâce n’était possible à ce stade. « Cette grâce ne devrait pas intervenir avant une condamnation définitive. Il fallait attendre que la Cour d’appel statue, même en cas de désistement d’une partie. C’est après avoir franchi toutes les étapes, lorsque la condamnation est insusceptible de recours qu’on pourrait gracier quelqu’un », explique Me Alpha Amadou DS Bah, avocat (sans vinaigrette) des victimes du massacre de 2009 et nouveau prési de l’OGDH (Organisation guinéenne de défense des droits de l’homme).
« C’est avec beaucoup d’indignation et de préoccupation que nous avons appris cette mesure qui pour nous est en violation des principes fondamentaux d’une bonne administration de la justice dans la mesure où comme vous le savez dans ce dossier il y a non seulement un procès en appel en attente mais aussi des inculpés en détention qui n’ont pas encore connu un début de procès », enfonce Alsény Sall, chargé de communication de l’OGDH.
Interrogés par notre rédaction le 29 mars – lendemain de la libération de leur client, Me Pépé Antoine Lama et son con(.)frère, Me Almamy Samory Traoré, ont préféré donner leur langue au chat. Aucun des deux avocats (sans vinaigrette) n’a souhaité dire son état d’âme, même si leurs visages trahissaient une joie difficilement dissimulable.
Clin d’œil à la Guinée forestière
Le 28 septembre 2009, l’armée avait ouvert le feu sur des opposants à la candidature présidentielle du capitaine El Dadis qui s’était, un an auparavant, emparé du pouvoir à la mort du président Fory Coco. Bilan officiel : 157 morts par balle, 109 femmes violées, des milliers de blessés et des centaines de disparus. L’ancien chef de la junte du CNDadis a donc été condamné en raison de sa responsabilité en tant que supérieur hiérarchique des faits commis par des hommes placés sous son commandement.
Si le procès, qualifié d’historique, a été salué par l’opinion nationale et internationale, il a été mal perçu en Guinée forestière, la région d’origine de la plupart des accusés. De plus en plus des voix s’élèvent pour appeler à la candidature présidentielle de Mamadi Doum-bouillant. Gracier Dadis transpire des visées électoralistes. Le président de la transition chercherait ainsi à s’assurer le soutien de l’électorat forestier. Le chargé de communication de l’OGDH, Alsény Sall, en est persuadé : « Pour nous, c’est une décision politique qui ne peut être expliquée que par ceux qui l’ont prise. Elle est en porte-à-faux avec l’engagement de lutter contre l’impunité et de rendre justice aux victimes. Et elle vient renforcer le climat d’inquiétude que vivent les victimes et ceux qui travaillent aux côtés d’elles. »
Le 26 mars, un autre décret présidentiel avait annoncé la prise en charge intégrale de l’indemnisation des victimes du massacre du 28-Septembre 2009 par le budget national de l’État. En indemnisant par ci et graciant par-là, Mamadi Doum-bouillant veut ménager la chèvre et le chou. Y arrivera-t-il ?
Diawo Labboyah