Il ne s’agit plus d’une querelle interne. Il ne s’agit même plus d’un simple désaccord stratégique. Ce que nous voyons se dérouler sous nos yeux, c’est une opération de démolition politique, lente, précise, sans fracas — mais redoutablement efficace. Et cette entreprise ne tombe pas du ciel : elle est portée, nourrie et exécutée depuis les hauteurs de l’appareil d’État.
Car tout y est :
- le sabotage de l’intérieur par des figures en rupture de loyauté,
- l’exploitation méthodique des frustrations militantes, – la manipulation d’ambitions personnelles,
- l’usage ciblé d’une justice complice,
- l’infiltration discrète mais assumée,
- et l’indignation feinte d’un système qui prétend subir ce qu’il orchestre.
Joachim Baba Milimouno n’est que la façade de cette mécanique. Coordonnateur de la communication, il s’est mué en porte-voix d’une rupture savamment orchestrée, publiant un « mémorandum de sortie de crise » sans mandat ni concertation, rapidement désavoué par plusieurs fédéraux signataires. Mais derrière cette agitation médiatique, un nom pèse bien plus lourd : Ousmane Gaoual Diallo.
Une reconversion révélatrice
Exclu de l’UFDG en 2022 pour manquement grave à la ligne du parti, Ousmane Gaoual Diallo a opéré une reconversion aussi spectaculaire que révélatrice. De prisonnier politique sous Alpha Condé, il est devenu en quelques mois ministre influent de la junte, porte-parole du gouvernement et soutien déclaré du Général Mamadi Doumbouya. Ce retournement n’a rien d’anodin. Il illustre cette logique du pouvoir qui recycle ses anciens opposants pour en faire les relais dociles d’un régime qu’ils étaient censés combattre.
Mais l’affaire prend une tournure plus grave encore. En juillet 2024, le tribunal de première instance de Dixinn annule son exclusion du parti dans des conditions opaques : aucune convocation de la direction de l’UFDG, pas d’audience publique, pas de communication officielle. Une justice rendue à huis clos, dans le dos de la base militante, comme un coup porté à la souveraineté interne du parti.
Puis, en février 2025, le même tribunal suspend le congrès national extraordinaire de l’UFDG, prévu pour avril, à cause de « dissensions internes ». Cette suspension s’inscrit dans une mécanique plus vaste, amorcée quelques semaines plus tôt par une injonction du ministère de l’Administration du territoire, impartissant au parti 45 jours pour se conformer aux « exigences légales ». Un compte à rebours cynique, imposé dans un climat de blocage volontaire, où toute tentative de mise en conformité est simultanément empêchée par des décisions judiciaires.
Derrière ces manœuvres prétendument administratives et judiciaires se dessine une stratégie limpide : empêcher toute réorganisation démocratique, paralyser le fonctionnement statutaire du parti, et permettre à une minorité politiquement adossée au pouvoir de le neutraliser de l’intérieur.
Ces « dissensions » ne sont pas une crise organique. Elles sont produites, entretenues et exploitées par un agenda politique clair, où l’objectif n’est pas de sauver le parti, mais de le vider de sa substance, pour en faire une opposition factice. Et le fait que le principal protagoniste – Ousmane Gaoual Diallo – soit à la fois ministre de la junte et soutien actif du futur candidat du régime achève de rendre l’opération lisible. Ce n’est pas de reconstruction qu’il s’agit, mais de captation. Ce n’est pas de participation électorale, mais d’éviction stratégique.
Une manœuvre de contrôle, pas de participation
Depuis, l’homme ne cache plus son jeu. Il soutient ouvertement la candidature du général Mamadi Doumbouya à la future présidentielle – alors même que la Charte de la transition interdit aux membres du gouvernement actuel de concourir. Mais loin de se déclarer candidat, Ousmane Gaoual vise autre chose : la reconquête d’un parti qu’il a quitté par la petite porte, mais qu’il ambitionne de diriger, sans rupture formelle avec le pouvoir en place.
La contradiction est flagrante, mais hautement stratégique : comment un ministre en exercice, soutien déclaré d’un candidat militaire, peut-il prétendre diriger un parti d’opposition sans se présenter lui-même à l’élection ? Parce qu’il ne s’agit pas de gagner dans les urnes, mais de contrôler en amont. De prendre le parti, de neutraliser ses voix, de vider sa substance. Bref, de priver l’opposition de son principal outil d’expression populaire.
La réponse est moins une énigme qu’un aveu : il ne s’agit pas de concourir, mais de neutraliser ; non de gagner une élection, mais d’en contrôler l’issue. Prendre le contrôle de l’UFDG, c’est museler la principale force contestataire, vider de sa substance un instrument de résistance populaire, et offrir à la junte une façade démocratique sans réelle opposition.
Justice complice, démocratie bâillonnée
Faut-il rappeler ce que signifie être cadre politique dans une organisation démocratique ? Loyauté, devoir de réserve, fidélité au projet commun. Ces mots fondent l’éthique d’un engagement. Or, ce que Joachim Milimouno initie, Ousmane Gaoual l’organise. Et ce que la junte tolère, elle le cautionne.
Ne soyons pas naïfs. L’État guinéen, ou ce qu’il est devenu sous cette transition militarisée, n’est pas un arbitre. Il est juge et partie. Il infiltre, finance, divise. Il récompense les traîtres et punit les fidèles. Et il agit au nom d’une « refondation » devenue synonyme d’accaparement.
Aujourd’hui, c’est l’UFDG qui vacille. Demain, ce sera un autre parti, un autre espace de liberté. Et chaque fois, les mêmes méthodes : cooptation, récupération, instrumentalisation.
La démocratie ne meurt pas toujours dans le fracas d’un putsch. Elle meurt aussi dans les procès injustes, les exclusions opportunes, les jugements biaisés, les fidélités reniées, et les convictions vendues au plus offrant.
Ce qui se joue sous nos yeux dépasse la trajectoire d’un parti ou d’un homme. C’est l’agonie silencieuse du pluralisme, le rétrécissement méthodique de l’espace civique. Il est temps de dire les choses. De les nommer. D’alerter. Car demain, il sera trop tard. Et l’on pleurera, une fois de plus, sur les restes d’une démocratie qu’on aura laissée dévorer de l’intérieur.