A mon réveil, ce vendredi 23 janvier, mon quartier était devenu méconnaissable. Ma rue avait l’air d’un champ de ruines. Il me fallut du temps pour comprendre que ce n’était pas une guerre, tous ces étals renversés, tous ces kiosques broyés sous le rouleau-compresseur des bulldozers mais un déguerpissement ordonné par l’Etat. Dans cette atmosphère de deuil, ma mine était encore plus déconfite que celle de mes voisins. J’avais tout perdu : le petit salon de mon coiffeur, mon agence Orange Money, mes merveilleuses marchandes de fruits avec lesquelles j’aimais chahuter en choisissant mes dattes, mes avocats et mes mandarines.

Non, ce n’était pas une guerre mais un simple acte de salubrité publique. Mais alors pourquoi  tous ces engins lourds fournis si l’on en croit notre confrère Médiaguinée, par le Bataillon du Génie Militaire. Vous avez entendu, le Bataillon du Génie Militaire ?  Pas les TP ! On reconnaît là, la marque de fabrique de l’Etat guinéen, cette camarilla en conflit armé continu  avec le seul ennemi qui compte : son propre peuple.

Assainir et sécuriser l’espace public est un devoir qui incombe à l’administration, cela, nul ne le conteste. Ce qui est contestable ici, ce n’est pas l’acte, c’est la méthode : elle est brutale,  désordonnée, inefficace. Malheureusement, c’est comme ça depuis toujours dans ce pays à part, nommé Guinée. Sur les sujets les plus sérieux, notre gouvernement n’a d’autre arme à fourbir que celle de l’improvisation. C’est le propre de nos ministres que d’agir à tort et à travers sans aucune étude préalable. Or, le déguerpissement n’est pas qu’un simple coup de balai, un simple dépoussiérage de trottoir. Ses conséquences économiques et sociales sont considérables. Dans un pays comme le nôtre, le trottoir n’est pas qu’un lieu de passage, c’est un lieu de vie. C’est là que l’on commerce, c’est là que l’on mange et même souvent, c’est là que l’on dort. Cette donnée essentielle doit être prise en compte dès les bureaux d’études : il va de soi qu’on ne trace pas les rues à Conakry comme on le ferait à New-York ou à Liverpool. Du point de vue sécuritaire comme du point de vue hygiénique, nos ingénieurs doivent adapter leurs plans au contexte de notre vie publique. Ne pas prévoir une place pour nos restaurants de trottoir et pour nos vendeuses de fruits et légumes,  c’est exposer le pays à un désordre économique social aux conséquences imprévisibles.

La grogne est déjà là et nul ne sait jusqu’où elle peut aller. Pour tenter d’apaiser la tension, le Général Mamadi Doumbouya ne peut rien faire d’autre que de jouer au médecin après la mort. Il promet pour bientôt des « espaces mieux adaptés…afin que les activités économiques puissent se poursuivre dans le respect de la loi…». C’est avant le saccage qu’il fallait les trouver, ces « espaces mieux adaptés », mon Général. Vous savez bien que ce n’est pas la première fois qu’il se produit un déguerpissement à Conakry et vous savez bien que ce ne sera pas la dernière. Ces « déguerpis » reviendront. Vous les chasserez mille fois, ils reviendront mille fois même si vous les soumettez aux feux de l’enfer. Ils reviendront parce qu’ils n’ont nulle part où aller. C’est là sur ces bouts de trottoir que vit le peuple, parce que le peuple, malgré nos faramineuses réserves de diamant, de bauxite et de fer, n’a ni compte en Suisse ni villa au bord de la mer.

Les faits sont là, mon Général, plus têtus que les beaux discours : 52% des Guinéens vivent en-dessous du seuil de pauvreté (soit 3, 65 dollars par jour). Selon la Banque Mondiale, le pays a connu 1,8 millions de nouveaux pauvres entre 2019 et 2024. Et selon Afrobaromètre, 79%  ont vécu une pauvreté modérée (29%) ou forte (50%). La misère en Guinée est un problème de fond. La solution n’est pas le déguerpissement mais les bonnes écoles, les bons hôpitaux, les bonnes routes (je veux dire carrossables et adaptées à notre mode de vie), la création d’emplois, l’égalité devant la loi, une meilleure distribution des richesses.

Elle n’a jamais rien réglé, la brutalité.

Tierno Monénembo