Lors de son homélie le 10 mai dernier, Monseigneur Robert Sarah affirme qu’« un pays sans foi et sans morale est une nation sans avenir. » Cette réflexion amène à se demander pourquoi tant d’intellectuels guinéens ont préféré la docilité au courage.

Depuis l’aube de son indépendance en 1958, la Guinée a porté l’espoir d’une liberté africaine conquise par la fierté et la défiance. Ce fut le premier pays d’Afrique francophone à dire « non » à la tutelle coloniale. Mais derrière cette fierté fondatrice, une autre histoire s’écrit : celle d’un peuple privé de parole libre, et d’intellectuels souvent complices de leur propre effacement.

A la chute du joug colonial, les élites guinéennes voient en Sékou Touré le héros de la libération et le guide d’une Afrique nouvelle. Dans l’euphorie révolutionnaire, penser autrement, c’est déjà trahir, et l’intellectuel devient militant. Les professeurs, les médecins, les ingénieurs, les juristes, les journalistes, les écrivains s’érigent en apôtres PartiÉtat.

Ce dernier absorbe tout : la culture, la presse, l’éducation et, la pensée se réduit au slogan. Ceux qui s’écartent de la ligne s’exposent au supplice du Camp Boiro, à la surveillance, à l’humiliation. Ainsi, le silence passe pour patriotisme et la soumission, pour loyauté nationale. Le régime de Sékou Touré n’a pas seulement brisé des vies, il a inculqué une peur qui, aujourd’hui encore, hante des générations d’intellectuels.

De la ferveur à la résignation

Quand Lansana Conté prend le pouvoir en 1984, beaucoup espèrent la rupture. L’idéologie laisse place à la « stabilité ». La peur change de visage : elle devient indifférence. Les intellectuels, désormais plus fonctionnaires que penseurs, apprennent à composer. On ne croit plus vraiment au pouvoir, mais on s’en accommode. Car dans une économie dominée par l’État, la survie passe par la proximité avec le pouvoir.

Les universitaires deviennent conseillers, les journalistes se transforment en commentateurs prudents. On parle d’« accompagnement du changement », jamais de résistance. Le savoir se tait, l’éthique se relâche. La compromission devient compétence.

L’après2008, marqué par les transitions militaires puis civiles, promettait un nouveau départ. L’arrivée de dirigeants civils, l’ouverture des médias, l’accès aux réseaux sociaux faisaient miroiter une parole retrouvée.

Mais le pouvoir, encore une fois, a su contrôler les voix critiques. On les nomme, on les absorbe, on les use. La rébellion se transforme en rhétorique. Et l’intellectuel guinéen, désormais médiatique, jongle entre posture critique et recherche de visibilité. Les plus indépendants sont rapidement étiquetés : « opposants », « aigris » ou « financés de l’étranger ». Le pouvoir n’a plus besoin de censurer, l’isolement suffit.

Un mal enraciné

Ce cycle de soumission et de justification perdure pour plusieurs raisons profondes. L’héritage du parti unique a façonné une culture politique où la pensée pluraliste reste suspecte. L’école et l’administration continuent d’enseigner l’obéissance à la place de la réflexion.

La dépendance économique entretient la compromission : le chercheur, le journaliste, l’universitaire dépendent de l’État pour vivre. Dans ce contexte, dire non, c’est risquer la marginalisation, sa place, sa subsistance.

Le pouvoir demeure absolu. Dans une société hiérarchisée, questionner l’autorité revient à s’en exclure. L’intellectuel guinéen, même brillant, reste prisonnier d’un réflexe de déférence, hérité d’un long passé de monarchie coutumière et d’État paternaliste.

La soumission des élites ne se limite pas aux sphères académiques ou politiques. Les religieux, eux aussi, ont souvent épousé la logique du pouvoir. Depuis des décennies, la plupart des imams et responsables religieux ont préféré la neutralité docile au risque de la parole libre. Les prêches évitent soigneusement toute critique du régime, au nom de la paix ou du respect des autorités.

Or, dans une société où la religion demeure le principal repère moral, ce silence pèse lourd. Quand la foi se tait devant l’injustice, elle devient complice. La religion, au lieu d’être refuge du courage spirituel, se fait souvent paravent de la peur sociale.

Quelques voix, pourtant, rappellent que la liberté intérieure est incompatible avec la servilité extérieure. Parmi elles, celle du cardinal Robert Sarah se distingue : son parcours rappelle que la fidélité à Dieu passe avant la complaisance envers les puissants. Son courage est davantage moral que politique : il rappelle que la dignité ne se négocie pas.

Crise civique

La Guinée a massifié l’accès aux diplômes mais pas celui au savoir vivant. Elle forme chaque année des cohortes de diplômés dont une part significative arrive sur le marché du travail avec des compétences inadaptées aux besoins réels de l’économie : programmes théoriques peu actualisés, faible exposition à la recherche, à l’entrepreneuriat, aux compétences transversales, peu de passerelles entre universités, instituts techniques et entreprises. Résultat : chômage massif des jeunes diplômés, fuite des cerveaux…

Cette crise n’est pas qu’économique, elle est civique. Car il y a une différence essentielle entre un diplômé et un intellectuel. Le diplômé atteste d’un parcours scolaire ; l’intellectuel lui, d’une autonomie de pensée. Le diplômé maîtrise des contenus, l’intellectuel interroge les contenus, les contextes et leurs conséquences morales. Le diplômé cherche l’intégration professionnelle, l’intellectuel, la vérité, y compris quand elle coûte socialement. Le diplômé applique des méthodes, l’intellectuel problématise, relie, éclaire, assume la contradiction.

La docilité s’apprend plus vite que le courage. Lorsque l’université valorise la conformité, quand les concours récompensent la récitation et l’État demeure l’employeur hégémonique, l’esprit critique ne trouve ni espace, ni incitation, ni protection. Le résultat est doublement tragique : une économie privée de compétences pertinentes et une sphère publique privée de consciences vigilantes.

Nécessaire sursaut moral

Rompre ce cycle n’exige pas seulement du courage individuel, cela suppose une refondation du rôle de l’intellectuel. Être intellectuel en Guinée ne peut plus signifier commenter le pouvoir ou collaborer avec lui, mais lui résister par la clarté. La société guinéenne n’a pas besoin de technocrates dociles, mais de consciences libres.

Penser librement, dans un pays où le langage politique demeure saturé de peur et de calcul, est déjà un acte révolutionnaire. L’intellectuel doit redevenir ce qu’il n’a que trop cessé d’être : un objecteur de conscience et non un larbin.

Il ne s’agit nullement de mépriser qui que ce soit, mais de rappeler que toute trahison de la vérité finit par détruire la société tout entière. L’élite qui se tait lorsque les libertés s’effritent perd le droit de se plaindre lorsque c’est son tour d’être muselée.

Réapprendre la désobéissance

La Guinée n’évoluera pas seulement grâce à des réformes constitutionnelles ou des alternances électorales. Elle changera quand ses diplômés aspireront à devenir des intellectuels, c’estàdire des consciences libres. Quand les guides spirituels et les penseurs cesseront de croire qu’il vaut mieux être du côté du pouvoir que du côté de la vérité.

Il est temps de réapprendre la dignité de la désobéissance civile et morale : celle qui permet de dire non sans haine, d’écrire sans crainte, de penser sans permission. Si la génération de 1958 a conquis l’indépendance politique, celle d’aujourd’hui doit conquérir l’indépendance intellectuelle et spirituelle. Car aucune nation ne peut se reconstruire durablement sur le mensonge partagé et la lâcheté silencieuse de ses élites.

Aliou Barry,
Chercheur en relations internationales, spécialiste des questions de défense, de paix et de sécurité en Afrique. Il dirige le Centre d’analyse et d’études stratégiques (CAES) de Guinée.