À LA VEILLE DU FACE-À-FACE : UNE ANTHROPOLOGUE DEVANT LE CRÂNE DE SON ANCÊTRE
Demain, je franchirai les portes du Musée de l’Homme de Paris pour voir le crâne d’Almamy Bokar Biro Barry, ainsi que ceux de son fils, de son frère et de l’un de ses guerriers. À la veille de cette rencontre, je suis partagée entre la hâte et la réserve. La hâte de voir enfin ce qui, depuis mon enfance, n’a existé pour moi qu’à travers les récits de mon grand-père et une photographie ; la réserve, parce que ma formation d’anthropologue m’a appris la distance, le décentrement et la réflexivité nécessaires au regard scientifique. Pourtant, cette fois, le terrain touche directement à ma propre histoire.
UNE HISTOIRE TRANSMISE
Almamy Bokar Biro Barry, je ne l’ai pas découvert dans les livres. Je l’ai d’abord connu par la parole de mon grand-père. Il me racontait ses combats, sa résistance, son destin et sa mort. Je savais qu’il avait été décapité ; je savais surtout qu’il appartenait à notre lignée. Enfant, je ne possédais évidemment pas les outils pour analyser ce récit. Je le recevais avec la force de l’imaginaire.
Dans le salon familial du quartier Horré-fello, à Mamou, une photographie occupait une place particulière. Je ne suis toujours pas certaine qu’il s’agisse véritablement d’une photographie d’Almamy Bokar Biro Barry. Mais, pour l’enfant que j’étais, cette incertitude n’avait aucune importance. L’image donnait un visage à l’ancêtre et prolongeait le récit de mon grand-père. Je l’imaginais guerrier, combattant, résistant ; je le voyais se battre, avancer, défendre les siens. Cette photographie, reprise par ailleurs dans un ouvrage, était devenue dans l’espace familial bien davantage qu’une image : elle était un support de mémoire, presque une présence.
Je comprends aujourd’hui que cette transmission était déjà, en elle-même, une expérience anthropologique. La mémoire familiale ne se transmet jamais intacte. Elle se raconte, se transforme, se réinterprète et relie les générations. Ce que mon grand-père m’avait transmis avait façonné mon regard bien avant que je ne devienne capable de l’interroger.
LORSQUE L’OBJET DE RECHERCHE DEVIENT UNE PART DE SOI
Devenue anthropologue, j’ai appris à regarder autrement ce qui m’était familier. La chercheuse que je suis doit être capable de se déprendre, autant que possible, de ses évidences afin d’interroger son objet avec suffisamment de recul. Elle doit accepter de mettre en question ce qu’elle croyait savoir, y compris lorsque ces connaissances sont profondément enracinées dans son histoire personnelle.
Mais comment maintenir cette distance lorsque l’objet du regard est un ancêtre ?
La question me concerne directement. J’ai toujours revendiqué une posture apolitique, parce qu’elle me permet de préserver ma liberté de pensée, d’expression et d’écriture. Cette indépendance demeure essentielle à ma pratique. Elle ne signifie cependant pas l’effacement de mes appartenances. L’anthropologue que je suis ne peut pas effacer la descendante que je suis également.
Je ne cherche donc pas à supprimer l’émotion, mais à la comprendre. Dans cette situation singulière, elle devient aussi une donnée de l’expérience anthropologique. Elle révèle ce que produisent la filiation, la mémoire et l’histoire lorsque la chercheuse se retrouve confrontée à une part de son propre héritage.
UN CRÂNE N’EST JAMAIS UN OBJET COMME LES AUTRES
Le Musée de l’Homme de Paris m’a toujours inspiré une forme de malaise. En tant qu’anthropologue, je me suis souvent interrogée sur le déplacement d’objets parfois investis d’une dimension sacrée ou rituelle vers des institutions où ils deviennent objets de collection, d’étude ou de patrimoine.
Mais lorsqu’il ne s’agit plus d’un objet, mais d’une partie du corps d’un être humain, l’interrogation change de nature.
Un crâne n’est pas un objet ordinaire. Il fut le visage d’un homme. Derrière lui, il y a une existence, une histoire, une mort et une descendance.
Pour l’institution, il peut être considéré comme un reste humain ; pour la science, comme un objet d’étude ; pour le musée, comme un élément de collection. Pour ses descendants, il demeure aussi celui d’un ancêtre.
C’est dans cet écart que se situe mon malaise. Que devient un reste humain lorsqu’il change de territoire et de statut ? Que se passe-t-il lorsque la logique de la conservation rencontre celle de la filiation ? Et à qui appartient finalement ce qui subsiste d’un être humain : à l’institution qui le conserve ou à ceux qui continuent de se reconnaître dans son histoire ?
Je n’ai pas encore les réponses. Peut-être que le face-à-face de demain ne les apportera pas. Mais il m’obligera à poser autrement ces questions.
ENTRE LA FRANCE ET LA GUINÉE
Je suis française et guinéenne. Cette double appartenance donne à cette expérience une résonance particulière. Je ne peux regarder le Musée de l’Homme de Paris uniquement comme une institution scientifique et patrimoniale, pas plus que je ne peux le regarder seulement comme une descendante confrontée à une histoire familiale. Je suis à l’intersection de ces deux positions.

L’anthropologie m’a appris que la chercheuse n’est jamais un regard abstrait posé sur le monde. Elle observe depuis une histoire, une trajectoire, un corps et des appartenances. Reconnaître cette position située ne signifie pas renoncer à l’exigence scientifique ; cela signifie savoir depuis où l’on regarde.
Demain, je serai à la fois française et guinéenne, anthropologue et descendante, chercheuse et petite-fille. Ces identités ne s’annulent pas. Elles se rencontreront devant ce crâne, au Musée de l’Homme de Paris.
« ESSAIE DE PRENDRE UNE PHOTO DE NOTRE ANCÊTRE »
Il y a aussi mes enfants.
Je suis mère de trois enfants et, à mon tour, j’ai raconté cette histoire. Ce que mon grand-père m’avait transmis ne s’est donc pas arrêté à ma génération. La mémoire a poursuivi son chemin.
Lorsque j’ai expliqué à mon plus jeune fils que j’allais me rendre au Musée de l’Homme de Paris, il m’a dit : « Essaie de prendre une photo de notre ancêtre. »
Cette phrase m’a profondément bouleversée.
« Notre ancêtre. »
Mon fils ne parle ni comme un historien ni comme un anthropologue. Il parle comme un descendant. Pour lui, il ne s’agit ni d’un spécimen, ni d’un objet de collection, ni d’un simple reste humain. Il s’agit de notre ancêtre.
En deux mots, il rappelle que l’ancêtre appartient au passé, mais que sa mémoire appartient aux vivants.
Je ne sais pas si je pourrai prendre cette photographie. Je ne sais pas ce que les règles du Musée de l’Homme de Paris permettront, ni si une éventuelle image pourra être publiée. Je respecterai naturellement ces conditions. Mais sa demande m’accompagnera demain. Elle me ramènera à mon grand-père, à cette photographie du salon familial de Horré-fello, à Mamou et à cette histoire qui, de génération en génération, continue de se transmettre.
LE FACE-À-FACE
J’écris aujourd’hui parce que je suis encore dans l’« avant ». Et cet avant compte. Le terrain commence parfois avant l’entrée sur le terrain : dans les souvenirs, les attentes et les représentations qui précèdent la rencontre.
Demain, je serai devant le crâne d’Almamy Bokar Biro Barry, au Musée de l’Homme de Paris. Je ne sais pas ce que je ressentirai. Peut-être de la tristesse, de la colère, de la fierté, du malaise, ou simplement un silence que les mots auront du mal à traduire.
Je sais seulement que plusieurs temporalités se rencontreront en moi : la descendante, marquée depuis l’enfance par une photographie dans le salon familial, la petite-fille qui écoutait son grand-père raconter l’histoire d’un homme devenu figure de sa lignée, la mère qui transmet aujourd’hui cette histoire à ses enfants et l’anthropologue qui tentera de penser ce que cette rencontre révèle de la mémoire, de la filiation et du rapport aux restes humains.
Je ne chercherai pas à faire disparaître mon émotion. Je chercherai à la comprendre. Je ne prétendrai pas être étrangère à cette histoire. Je tenterai simplement de la regarder avec suffisamment de lucidité pour que l’émotion ne m’empêche pas de penser, et suffisamment d’humanité pour que la pensée ne m’oblige pas à renier l’émotion.
Demain, je serai face au crâne de mon ancêtre.
Derrière ce crâne, il y aura un homme que je n’ai jamais rencontré, mais dont le récit m’accompagne depuis l’enfance. Il y aura mon grand-père, cette photographie incertaine, Mamou, Horré-fello, ma famille et mes enfants. Et il y aura cette question : que faisons-nous des morts lorsque leur mémoire continue d’appartenir aux vivants ?
Peut-être est-ce là que commence véritablement mon terrain : non pas au moment où je verrai le crâne au Musée de l’Homme de Paris, mais dans l’instant où je comprendrai que je ne pourrai jamais le regarder comme un objet parmi d’autres.
Car derrière la catégorie scientifique, il y a un nom : Almamy Bokar Biro Barry. Derrière le reste humain, il y a un homme. Derrière l’homme, une histoire. Derrière cette histoire, une lignée. Et derrière cette lignée, des vivants qui continuent de se souvenir.
Certaines mémoires ne demandent pas seulement à être conservées. Elles demandent à être reconnues, entendues et, peut-être, rendues aux vivants.
Par Docteure Yassine Kervella-Mansaré
Anthropologue africaniste

