Avec son nouvel ouvrage « Parcours scolaires, conditions d’étude, de vie et de travail des étudiants guinéens », l’universitaire fait la sociologie du système éducatif guinéen. Un système marqué par des disparités entre les zones rurales et urbaines, les écoles publiques et privées…Il dresse également le portrait-robot de l’étudiant guinéen, fruit de 26 ans de recherches effectuées auprès de 16 000 apprenants. Suite et fin de l’entretien que nous avons eu avec lui.

Comment amener les étudiants à s’orienter dans des filières qui impactent le quotidien des Guinéens ?

Il faut prévoir des conseillers d’orientation au collège. En attendant, les étudiants tendent à choisir les filières de leurs parents ou amis. Jeune, on ne peut pas toujours savoir ce qui est bon, utile, pertinent pour soi ; les métiers d’avenir, parce qu’on ne va pas à l’école pour être au paradis. On y va pour travailler et manger à sa faim. Le problème du système éducatif guinéen est qu’une fois au lycée, l’orientation que vous ferez vous suit pour de bon. Si vous faites sciences sociales, il y a des options que vous pouvez faire et d’autres non. Il en est de même des sciences mathématiques ou expérimentales. L’orientation devrait donc être au niveau du collège. Les conseillers à l’orientation devraient voir les aptitudes, habiletés et même discuter avec les parents d’élèves pour faire le bon choix.

Les Guinéens, c’est une société de mimétisme : on fait ce que l’autre fait. Comme Vice-doyen, des étudiants venaient me voir : j’ai été orienté en histoire, je veux changer pour faire géographie. Je reçois la demande et la mets dans la poubelle. Deux jours plus tard, il a rencontré quelqu’un dans la cour qui lui a dit que philo est bon. Et puis, il revient : monsieur, je ne veux plus faire géographie…Je lui dit : fais une demande. Des jours après, le même veut s’orienter en sociologie et moi je lui donne la même réponse. À la troisième demande, je l’appelle et lui dis : ‘’ Tu as vu le problème ? Tu choisis ce que les autres choisissent. Comme si tu n’as pas une tête. Tu ne peux pas choisir ce que tu veux devenir ? ’’ C’est pour cela qu’il nous faut des conseillers à l’orientation. En sciences sociales, aller en droit est devenu un effet de mode.

À l’heure où je vous parle, un tiers des enseignants de français au secondaire ont fait droit. Un tiers d’enseignants de français au secondaire ont fait sociologie. Il n’y a qu’un tiers qui a fait français, littérature ou linguistique.

Outre les conseillers à l’orientation, ne faudrait-il pas créer des filières ayant des débouchés, conformes aux besoins d’emplois ? 

Encore une fois, il y a la loi de l’offre et de la demande. Il faut créer des offres, mais l’une des choses les plus compliquées est de créer une filière. Ceux qui la créent doivent connaître l’ingénierie pédagogique. Combien en sont capables en Guinée dans l’enseignement supérieur ? Je peux vous dire qu’il n’y a pas plus de cinq ou dix personnes. C’est-à-dire, penser un programme de formation, déterminer à tous les niveaux qui permettent de pouvoir asseoir la formation. Deuxième chose : est-ce qu’il y a une enquête nationale sur les métiers en perdition, en devenir et actuels ? Il n’y en a pas.

Comment faire en sorte que le fils du forgeron, celui du tisserand ou de la teinturière…puissent continuer l’artisanat familial tout en le modernisant ?  

C’est aux chimistes de travailler sur le métier de la teinture. La forge, c’est de la mécanique. Chaque métier a sa spécialité correspondante au niveau de l’université. Mais jusqu’à date, il n’y a pas eu d’étude sur les métiers en Guinée.

L’AFD (Agence française pour le développement) avait financé une étude qui portait sur les métiers dans le secteur minier. Et même celle-ci ne portait pas sur les métiers de l’enseignement supérieur. C’était pour l’enseignement technique et professionnel. J’ignore si les résultats ont été appliqués ou non. Je peux vous dire avec certitude, qu’en dépit de son potentiel minier, la Guinée n’a aucun métier en lien avec l’aluminium.

Vous évoquiez des métiers en perdition…

Il s’agit de métiers qui sont dans une situation de tension, parce qu’il y a d’autres qui arrivent et qui vont remettre en question ceux existants. C’est par exemple, tous les métiers affectés par l’avènement de l’IA. Dans les banques, certains d’entre eux risquent de disparaître, vu que l’intelligence artificielle est beaucoup plus rapide pour exécuter ce type de travail qu’un individu.

Que pensez-vous de l’instauration d’une session de rattrapage au bac ?

 J’ignore les règles, principes, mécanismes de cette nouvelle disposition. Mais je suis le premier à l’avoir proposée dans mon livre : « Une année, deux mois et quatre jours ». Quand j’étais ministre [de l’Éducation nationale et de l’alphabétisation, du 19 juin 2020 au 5 septembre 2021], j’avais demandé aux Services des examens et concours scolaires de me faire une analyse technique. Ils l’ont fait, je l’ai complété. Je me suis rendu qu’il y a 20% des candidats au baccalauréat qui échouaient à la suite d’un échec dans deux matières. Et que ces 20% étaient admis dans les deux matières, l’année suivante. 14% de ces 20% échouent encore dans d’autres matières qu’ils ont réussies, l’année précédente. J’avais donc soumis en conseil interministériel, une proposition d’une deuxième session. La Guinée était le seul pays au monde avec un baccalauréat sans seconde session. Selon les données chiffrées, sur dix candidats, vous avez quatre passants ; quatre redoublants et deux triplants installés dans la classe : soit 60% des candidats au baccalauréat sont des élèves qui avaient déjà échoué. D’où le sureffectif dans les classes d’examen. C’est un goulot d’étranglement.

Pour ne pas que la deuxième session biaise la première, j’avais proposé que pour être admissible, il fallait n’avoir échoué que dans deux matières et d’avoir une moyenne au bac comprise entre 9 et 9,99. J’avais proposé que la deuxième session se fasse trois mois après la première. Et que pendant ces trois mois, les élèves ayant échoué puissent faire des cours de vacances, avec des enseignants que l’État choisit et paie pour les accompagner dans les deux matières dans lesquelles ils ont échoué. J’avais calculé le coût et trouvé, qu’en réalité, la deuxième session ne coûte pas plus de 15% des dépenses du bac. Tous les membres du gouvernement étaient d’accord avec ma proposition, sauf le Premier ministre Kassory Fofana. Son argument était que les élèves ne sont pas bons et qu’une deuxième session les rendrait moins bons à l’université. Et pourtant, il y a une deuxième session à l’université. Voilà l’aberration du système. J’avais proposé que les élèves admis à la deuxième session ne devraient pas avoir une moyenne supérieure à 10, même s’ils ont remplacé Karl Max sur le capital. Histoire d’éviter qu’ils se retrouvent lauréats, au détriment des admis de la première session. Question d’équité. Tout cela est dans le livre.

Peut-être qu’on l’a lu…

Peut-être. En tout cas, si tu veux cacher quelque chose à un Guinéen, il faut le mettre dans un livre. Si maintenant la décision a été prise, tant mieux. J’espère que le dispositif a été suffisamment pensé, des garde-fous pris, des mesures d’accompagnement existent et qu’il ne s’agit pas simplement d’une deuxième session de formalité.

Espérez-vous que ce dernier ouvrage fasse jurisprudence ?     

Je n’espère absolument rien. Je veux apporter la connaissance du système. Je suis un enseignant-chercheur senior, en fin de carrière administrative. Ce que je sais, ce que je peux faire du point de vue de la compréhension, de l’analyse, ce n’est pas donné à n’importe qui. Ce n’est pas que je sois le plus intelligent. J’ai l’expérience, le passé avec moi. Des centaines d’étude réalisées. Des compétences qu’on n’aurait pas, sans avoir fait un doctorat et vingt ans de carrière.

Je veux partager, au-delà de ce que les gens affirment et pensent. En Guinée, tout le monde pense. Moi, je n’ai pas d’opinion, j’ai des faits. Ce sont ces données que je mets à la disposition de la population. Je serai très content et c’est tout à fait normal qu’on utilise les idées que je propose dans mes livres. On ne devient pas Bano en se levant le matin, aller derrière la cour.

Que souhaiteriez-vous ajouter ?

Deux choses. Pour l’essentiel, les 17 universités publiques que nous avons actuellement sont des enfants et des petits enfants de l’Institut polytechnique de Conakry. Les Guinéens doivent le savoir. C’est dans les entrailles de l’IPC que sont sortis l’Institut Géo-Mines de Boké, ISO tourisme qui n’était qu’un département de la faculté des sciences économiques. L’Institut des sciences agrovétérinaires de Faranah est sorti de l’IPC, pour aller dans un premier temps à Kindia. Faranah aussi a enfanté l’Institut de Dalaba. L’ISIC de Kountia était dans la faculté des lettres de l’IPC qui a généré l’Université de Sonfonia. L’École normale de Manéah, aujourd’hui ISSEG, est sorti de l’IPC. C’est seulement l’université de Kankan qui n’est pas issue de l’IPC. Contrairement à Labé, Nzérékoré et Kindia. L’idée, c’était d’envoyer des premiers cycles pour qu’ils soient proches des candidats au baccalauréat et éviter d’emmener tout le monde à Conakry. Après, c’est devenu des universités.

Deuxième chose que les Guinéens doivent savoir. J’entends beaucoup des gens parler du LMD, le tenir responsable de la faiblesse du système. J’invite n’importe quelle personne qui a envie de débattre de ce sujet à le faire publiquement. La première institution d’enseignement supérieur créé en Guinée est l’IPC. C’est une institution de formation d’ingénieur, bac +5 avec mémoire. C’est le modèle pédagogique de l’IPC qui a été reproduit pratiquement sur toutes les autres structures créées. Tout le monde a fait comme l’IPC : bac +5 avec mémoire. Dans les années 1972, lorsqu’il y a eu un accroissement des effectifs, pour réduire la pression – parce qu’il y avait trop de personnes qui arrivaient à Gamal, que celles-ci n’étaient plus capables de rédiger les mémoires, on a créé le premier degré : bac +2, en sciences sociales et sciences de la nature. Ce premier degré est remonté après à trois ans. Après cela, la pression démographique a fait qu’on a créé des facultés agronomiques dans toutes les préfectures de la République de Guinée. À la mort de Sékou Touré en 1984, ces dernières ont été fermées. Les étudiants rebalancés dans les universités, d’autres à l’ISSEG. Ce n’est pas pour rien qu’à la mort de Sékou, l’essentiel des hauts fonctionnaires du ministère de l’Administration du territoire étaient des agronomes de formation.

À l’arrivée des Français après 1984 avec leur système de DEUG (Diplôme d’études universitaires générales), Licence et Maîtrise, ils n’ont en réalité rien inventé. Ils ont pris le système qui existait sous Sékou : le premier degré est devenu DEUG, Bac +2, enseignement général. Ce n’était pas un examen, mais un contrôle continu. Après cela, la Licence, puis la Maîtrise avec un mémoire.

Quel était le problème lors du passage au LMD ? C’est qu’en réalité, en dehors de Médecine et de l’Institut polytechnique, et légèrement de la Faculté des lettres et celle des sciences, le taux de soutenance en facultés de sciences économiques et juridiques représentait moins de 10% des sortants. Il était autour de 30 à 40% en Facultés des sciences et Lettres. Là où le taux était élevé, c’était à l’IPC, parce qu’il y avait des Russes et en Médecine-Pharmacie, où il y avait beaucoup d’enseignants qualifiés, des professeurs d’université.

Ce sont les étudiants de la Faculté des sciences économiques et juridiques qui ont manifesté dans la rue, pour exiger la fin des mémoires, Diarra Traoré était ministre de l’Éducation. Ça a été supprimé. Ce qui fait qu’on s’est retrouvé dans un système universitaire où on a plusieurs systèmes pédagogiques. C’est en ce moment qu’il a été décidé de basculer dans le LMD, parce qu’on s’est rendu compte que 7 étudiants sur 10 n’arrivaient pas à soutenir.

Un enseignant du supérieur ne peut pas se substituer à celui du primaire. Si un étudiant arrive au collège alors qu’il n’a pas acquis les compétences de base, il ne les apprendra pas au collège. Le collège et le lycée donnent de la connaissance ; le primaire et l’université des compétences. Sans compétences, vous n’aurez pas de connaissances. Voilà le fond du problème. Cela veut dire que jusqu’à présent, on réforme l’enseignement supérieur sans réformer le secondaire. Lorsqu’on aura réformé le primaire, le collège et le lycée, l’université sera très facile à reformer. L’école, ce n’est pas un biberon : on ne met pas le savoir dans la bouche de l’étudiant. On n’hérite même pas le savoir. Le fils d’un savant ne devient pas savant. Dans un processus pédagogique, vous avez deux acteurs majeurs : l’apprenant et le facilitateur, l’enseignant. Toutes les études démontrent que le niveau de performance de l’enseignant détermine celui de l’élève. Ce sont les compétences du premier qui permettent de découvrir les lacunes du second et les règlent. Saviez-vous que plus de 62% des enseignants du primaire guinéen n’ont pas le niveau bac ? Ministre, je dirais un enseignant pour ne pas déterminer son genre, qui m’a appelé parce qu’il n’avait pas son salaire. Il m’a expliqué en français pendant un bon moment, je n’ai pas compris son problème. J’ai répondu : vous parlez quelle langue nationale ? Il a parlé dans sa langue et j’ai enfin compris.

Depuis 1984, en dehors de celle d’Aïcha Bah, il n’y a jamais eu de réforme au niveau du secondaire. C’est le statuquo. L’enseignement supérieur passe son temps à se reformer. Il n’existe pas un système en Guinée qui a connu autant de réformes que l’enseignement supérieur. Pourquoi avait-on instauré le concours d’entrée à l’université ? C’est parce qu’on s’était rendu compte que le niveau des admis au bac n’était pas bon pour l’enseignement supérieur. On l’a supprimé, parce qu’il coûtait trop cher.

Il faut que les gens arrêtent de parler de ce qu’ils ne savent pas. Lorsque vous ne savez pas, vous lisez pour apprendre ou vous vous taisez.

Interview réalisée par

Diawo Labboyah Barry