La campagne pour la présidentielle guinéenne du 28 décembre s’est déroulée du 28 novembre au 25 décembre 2025. Neuf candidats étaient en lice, dont le général Mamadi Doumbouya. Plusieurs ténors de l’opposition ont été écartés, ouvrant ainsi un boulevard au président sortant. La Cour suprême a statué sur l’irrecevabilité des candidatures de Lansana Kouyaté, Dr Ousmane Kaba et bien d’autres, en pointant des manquements.

La grande nouveauté réside dans l’octroi d’une subvention de 2 milliards de francs guinéens à chaque candidat pour couvrir la campagne électorale, alors que la caution était fixée à 900 millions de francs guinéens. Chaque candidat bénéficiait donc mécaniquement d’un gain net d’au moins plus d’un milliard de francs guinéens, quel que soit son score. La Cour des comptes guinéenne ne s’est pas exprimée dessus. Le flou persiste sur le contrôle des dépenses de campagne, les outils dont elle dispose pour y parvenir, dans un pays où l’argent liquide circule abondamment, rendant difficile la prévention de détournement de fonds publics à des fins d’enrichissement personnel.

Or, des candidats comme Abdoulaye Kourouma du Rassemblement pour la renaissance et le développement (RRD), El Hadj Bouna Keïta du Rassemblement pour une Guinée prospère (RGP) ou le candidat indépendant Mohamed Chérif Tounkara ont démontré durant la campagne leur capacité de démobilisation.

Abdoulaye Kourouma était même quasi inexistant. Hadja Makalé Camara du Front pour l’Alliance nationale (FAN) parvenait à mobiliser à peine un quartier ; tandis qu’Ibrahima Abé Sylla (Nouvelle génération pour la République, NGR) est resté tout aussi effacé.

En revanche, Faya Millimouno du Bloc Libéral (BL) et Mohamed Nabé (Alliance pour le renouveau et le progrès, ARD) ont réussi quelques micro-mobilisations. Ce dernier, notamment à Banankoro (Kérouané). Quant à Faya Millimono, dont le directeur de campagne adjoint a été porté disparu en pleine campagne, une première en Guinée, il a fait preuve d’un certain courage à travers des discours audacieux et des critiques ouvertes envers l’exécutif.

Cette analyse portera exclusivement sur la campagne menée par la GMD, Génération pour la Modernité et le Développement, le mouvement politique soutenant le candidat indépendant Mamadi Doumbouya, et par le FRONDEG, Front démocratique de Guinée, le parti politique d’Abdoulaye Yéro Baldé. Le choix de ces deux candidats s’explique par les scores obtenus à l’élection présidentielle : 86,72 % des suffrages pour le premier ; 6,59 %, le second.

Il faut rappeler d’emblée que le candidat Mamadi Doumbouya n’a mené aucune campagne directe. Il s’agissait plutôt d’une campagne par procuration, entièrement déléguée à son directoire de campagne. Sa seule apparition publique intervient quatre jours après le début de la messe, le 2 décembre. On le voit dans une vidéo, vêtu de blanc, à l’effigie de son mouvement politique, avec des inscriptions en vert kaki clair et en lettres capitales rappelant les codes militaires en Guinée, Mamadi Doumbouya Président. On y lit également en capitales Bâtir ensemble. Ce mot, très à la mode depuis l’élection d’Emmanuel Macron en France, est dans toutes les sauces : dormir ensemble, manger ensemble, grandir ensemble, gouverner ensemble… Il est désormais complètement vidé de sa substance et consommé par des foules peu mobilisées.

Partout apparaissent également les cinq étoiles accompagnées de l’abréviation GMD, en référence au général Mamadi Doumbouya. Cela rappelle fortement la confusion entre le projet Simandou et le programme Simandou. Il y a le GMD, Général Mamadi Doumbouya, et la GMD, Génération pour la Modernité et le Développement. L’équipe de campagne aurait gagné à se passer d’un tel amalgame.

En définitive, la figure militaire demeure très fortement présente dans l’ensemble des références graphiques de la campagne, or c’est tout l’inverse de la volonté affichée par le président Mamadi Doumbouya qui a manifesté l’envie de renouer avec la vie civile.

Civil aux épaulettes dorées

Le paradoxe concernant le grade du président Mamadi Doumbouya réside dans le fait qu’il a été interdit à tous, y compris aux ministères, d’en faire mention dans leurs communications. Seule l’appellation Président Mamadi Doumbouya devait être utilisée. On ne parle donc plus de Général Mamadi Doumbouya, Président de la République, Chef de l’État, comme cela apparaissait encore sur un chevalet lors du Conseil des ministres du 14 novembre 2025. Mais plutôt de S.E Mamadi Doumbouya, Président de la République, Chef de l’État, comme on peut le constater sur le chevalet placé devant lui lors du Conseil des ministres du 11 décembre 2025. La volonté de passer à la vie civile et de rentrer dans une normalité républicaine était donc clairement affichée.

Il a été acté de l’appeler désormais Président Mamadi Doumbouya. La messe est dite. Le général de corps d’armée, grade obtenu en janvier 2024, lorgne la vie civile. Il cède la tête du commandement des Forces spéciales en même temps au colonel Mouctar Kaba, qu’il promeut général d’armée. Ce passage de commandement aurait mérité une large communication pour parer aux potentielles fausses informations et tentatives de surinterprétation, car nombre de Guinéens pensent encore aujourd’hui qu’il est le patron des Forces spéciales.

Ainsi, les cinq étoiles inscrites sur toutes les effigies de campagne et l’interdiction de faire référence au grade de général dans les communications officielles apparaissent comme totalement contradictoires. Il s’agit là d’une première erreur.

La deuxième erreur réside dans le retranchement du candidat Mamadi Doumbouya au palais, sans aller au contact direct de la population ni occuper le terrain. Il a laissé cette tâche au Premier ministre et aux membres du gouvernement. Ce choix a été perçu par des acteurs de la société civile comme un manque de respect envers la population et donne le sentiment que tout était joué d’avance, le vote n’étant plus qu’une simple formalité, un scrutin sans suspense.

Le 15 décembre, lors d’une conférence de presse tenue à Labé, le Premier ministre et directeur national de campagne, Amadou Oury Bah, a tenté d’expliquer les raisons du maintien du président au palais. « Ce n’est pas facile de sillonner tout le pays pour un candidat en situation de responsabilité. Cela créerait d’emblée de grands déséquilibres. Un candidat qui est en même temps en situation de responsabilité et qui doit respecter le principe d’équité vis-à-vis des autres candidats, avouez que ce n’est pas facile. Mais je pense que d’ici la fin de la campagne, il aura l’occasion de sillonner certaines grandes agglomérations de notre pays. Son agenda à ce moment-là vous sera communiqué. »

Mobilisation timide

Cette déclaration, pour le moins tirée par les cheveux, contient sa propre contradiction. D’un côté, le candidat ne pourrait se déplacer pour des raisons présentées comme liées au respect de l’équité. Et de l’autre, il se déplacerait avant la fin de la campagne. Le Premier ministre évoque par ailleurs l’existence de grandes agglomérations, alors qu’il n’en existe pas à proprement parler en Guinée mais en France, où l’on parle plutôt de communautés d’agglomération : une catégorie d’établissement public de coopération communale. On peut, à ce titre, excuser l’influence de son parcours et de sa culture administrative française.

Les Guinéens n’ont pas exprimé de grande ferveur populaire, contrairement à ce que l’on observait lors des précédentes campagnes présidentielles de 2010, 2015 et 2020. Lorsque Cellou Dalein Diallo tenait des meetings, c’est toute une capitale qui se retrouvait paralysée. Lorsque Alpha Condé rassemblait ses militants, c’est le Palais du peuple qui craquait. La nostalgie de ces grands rendez-vous politiques restait encore vive dans les consciences, car aucun candidat n’est parvenu à mobiliser ne serait-ce que la moitié de ces foules.

C’est à Kankan que la GMD est parvenue à réaliser une mobilisation à la hauteur d’une campagne présidentielle. Pour le reste, et comprenant le risque d’une mauvaise publicité, les équipes du mouvement politique ont décidé de privilégier les rassemblements en intérieur, dans des bâtiments accueillant du public. À N’zérékoré, Sanagarédi, Timbo, Télimélé, Labé, Matam, malgré la présence sur scène de Johana Barry et Takana Zion, ainsi que dans bien d’autres localités du pays, la mobilisation est restée timide.

Depuis 2010, jamais une campagne présidentielle n’a été aussi morose et n’a suscité un désintérêt aussi manifeste de la part de la population, y compris des grands médias comme Africa24, qui avait pourtant installé en 2015 ses équipes à Conakry, précisément à l’hôtel Riviera Royal de Kaloum, d’où étaient réalisées les émissions consacrées à la présidentielle. (Fuite au prochain numéro)

Mamadou Kossa Camara

Spécialiste en communication