Depuis plusieurs décennies, la diaspora africaine joue un rôle déterminant dans la vie économique et sociale de ses territoires d’origine. Par ses transferts financiers, son engagement associatif et ses initiatives communautaires, elle soutient des familles, finance des infrastructures de base et maintien des liens vivants entre les territoires et l’extérieur.

Pourtant, malgré cette mobilisation remarquable, une réalité s’impose progressivement : l’impact durable de la diaspora sur le développement local reste en deçà de son potentiel réel. Non pas par manque de volonté ou de ressources, mais parce que la relation entre diaspora et territoires demeure encore trop souvent informelle, fragmentée et insuffisamment intégrée aux systèmes locaux de gouvernance. Il est temps de franchir un cap.

Une diaspora nombreuse, active et économiquement déterminante

Quand on s’intéresse à la question, on découvre que les chiffres sont éloquents. Selon les estimations internationales les plus récentes, plus de 20 millions de personnes originaires d’Afrique de l’Ouest vivent aujourd’hui hors de leur pays de naissance, dont une part significative en Europe et en Amérique du Nord. Les communautés sénégalaise, malienne, guinéenne, burkinabè et ivoirienne figurent parmi les plus structurées à l’étranger.

Sur le plan économique, les transferts de fonds envoyés par la diaspora vers l’Afrique de l’Ouest représentent chaque année des dizaines de milliards de dollars. En 2023-2024, ces transferts équivalaient à environ 11 % du PIB au Sénégal, plus de 4 % au Mali, et plusieurs points de PIB en Guinée, en Gambie ou au Burkina Faso. Dans plusieurs pays, ils dépassent largement l’aide publique au développement.

Autrement dit, la diaspora est déjà, de fait, l’un des premiers financeurs des territoires. Mais cette puissance financière ne se traduit pas automatiquement par une transformation structurelle du développement local.

Le malentendu de départ : financer sans planifier

Dans de nombreuses communes d’Afrique de l’Ouest francophone, la relation avec la diaspora se limite encore à une sollicitation ponctuelle : construire une école, réhabiliter un forage, équiper un centre de santé. Ces projets répondent à des besoins réels, souvent urgents, et témoignent d’un attachement profond au territoire.

Mais trop souvent, ils interviennent en dehors des cadres de planification locale. Les diagnostics territoriaux, les Plans communaux de développement (PCD) ou les Plans régionaux de développement (PRD) sont élaborés sans une implication structurée de la diaspora. Celle-ci arrive ensuite, au moment de financer ou d’inaugurer, sans avoir participé aux arbitrages de fond.

Le résultat est connu : des projets utiles, mais isolés, parfois redondants, parfois difficiles à maintenir, et rarement intégrés dans une vision territoriale de long terme.

Un principe non négociable : le leadership des élus locaux

Il est essentiel de poser une règle claire, sans ambiguïté : la planification et la coordination du développement local relèvent en priorité des élus locaux.

Quelle que soit l’ampleur de la contribution financière de la diaspora, celle-ci ne peut ni ne doit se substituer aux conseils communaux ou régionaux. Les élus locaux détiennent la légitimité démocratique, la responsabilité juridique et la charge de la cohérence territoriale.

À l’inverse, les élus qui considèrent la diaspora uniquement comme une “caisse de financement” se privent d’un partenaire stratégique. Car la diaspora n’apporte pas seulement de l’argent : elle apporte des compétences, des réseaux, une culture de la reddition des comptes et un accès à des ressources extérieures que les territoires peinent souvent à mobiliser seuls.

Un partenariat mature repose donc sur un équilibre clair : les élus planifient et coordonnent ; la diaspora contribue, appuie et contrôle, dans un cadre partagé.

Mobiliser des financements au-delà des cotisations : des possibilités bien réelles

Limiter l’action de la diaspora aux cotisations et aux dons est une erreur stratégique. Dans les pays occidentaux où elle vit, la diaspora a accès à des mécanismes de financement puissants, encore largement sous-exploités au bénéfice des territoires d’origine.

Aux États-Unis, de nombreuses associations de diaspora légalement constituées accèdent à des fondations privées, à des fonds communautaires et à des dispositifs philanthropiques structurés. Certaines mobilisent des financements via des galas annuels, des campagnes en ligne ou des partenariats avec des fondations familiales, permettant de financer des projets éducatifs ou sanitaires en Afrique de l’Ouest avec des exigences élevées de transparence.

Au Canada, des associations de la diaspora collaborent avec des ONG locales et bénéficient de subventions publiques destinées à la solidarité internationale, à l’éducation au développement ou à l’inclusion communautaire. Ces partenariats permettent de co-construire des projets structurés, suivis et évalués.

En Belgique, les dispositifs de coopération internationale et de coopération décentralisée offrent des opportunités concrètes de partenariats entre communes belges et collectivités africaines. Dans plusieurs cas, ce sont des membres de la diaspora qui ont joué le rôle de passeurs, facilitant le dialogue institutionnel et la mise en relation entre territoires.

À cela s’ajoutent des initiatives économiques et culturelles : ventes de produits artisanaux, de textiles, de produits alimentaires transformés, festivals culturels ou marchés solidaires. Lorsqu’elles sont bien encadrées, ces activités soutiennent les économies locales tout en finançant des projets communautaires.

Coopération décentralisée et promotion des territoires

La diaspora peut également agir comme pont entre territoires, au-delà du financement. Elle facilite des jumelages entre villes, des échanges techniques entre administrations, et des partenariats durables entre collectivités.

Des coopérations comme celles développées entre certaines villes européennes et ouest-africaines montrent qu’un partenariat institutionnel de long terme permet de dépasser la logique du micro-projet : ingénierie territoriale, échanges de compétences, cofinancements et apprentissages mutuels.

La diaspora joue aussi un rôle clé dans la promotion touristique et économique des territoires d’origine. En encourageant des résidents des pays d’accueil à visiter leurs régions d’origine, elle génère des retombées directes : hébergement, artisanat, restauration, transport local. Ce “tourisme de lien” reste encore largement sous-estimé.

La reddition des comptes : un levier de confiance

L’un des apports les plus précieux de la diaspora réside dans son exigence de transparence. Habituée à des standards élevés de gouvernance dans les pays d’accueil, elle attend des comptes clairs sur l’utilisation des ressources.

Impliquer la diaspora dans les processus de reddition des comptes (rapports d’exécution, restitutions publiques, outils numériques de suivi) renforce la crédibilité des collectivités locales, améliore la confiance citoyenne et favorise l’acceptation de la fiscalité locale.

Mais cette redevabilité doit s’exercer dans le cadre public local, devant les populations bénéficiaires, et non uniquement vis-à-vis des contributeurs à l’étranger.

Structurer la relation : le rôle de l’accompagnement

Faire converger élus locaux, services techniques, acteurs économiques, société civile et diaspora ne va pas de soi. Cela nécessite méthode, médiation et temps.

C’est dans cet espace que s’inscrivent les services d’accompagnement développés par Local Development Consulting LLC (LDC Consulting), qui intervient comme interface entre les territoires et leurs diasporas. L’objectif n’est pas de créer des projets parallèles, mais de renforcer les systèmes locaux existants : planification, financement, coordination et reddition des comptes.

Conclusion : transformer l’engagement en levier durable

La diaspora ouest-africaine dispose d’un potentiel immense. Les territoires, eux, ont besoin de ressources, de compétences et de confiance. Mais cette rencontre ne produira un impact durable que si elle repose sur des règles claires, une planification partagée et une gouvernance assumée.

La diaspora n’a pas vocation à remplacer les élus locaux. Les élus locaux ne peuvent plus ignorer la diaspora.

Entre les deux, il existe un espace stratégique à construire : un partenariat structuré, redevable et orienté vers le long terme. C’est à cette condition que la relation diaspora–territoire cessera d’être une addition de bonnes intentions pour devenir un véritable moteur du développement local en Afrique de l’Ouest.

Algassimou Porédaka Diallo
Expert en Développement Local
Spécialiste des dynamiques diaspora – territoires
Fondateur et Gérant de Local Development Consulting, LLC (LDC Consulting)

contact@ldcconsulting.com