À l’occasion de la Journée internationale des Musées, célébrée le 18 mai de chaque année, le Musée national de Guinée a organisé, avec une mise en scène digne de musée qui sort de ses présentoirs, une cérémonie dans une aire encadrant la case d’Olivier de Sanderval, construite en dur en 1897. A l’occasion, le Directeur général, Amirou Conté, s’est prêté aux questions de La Lance.
La Lance : Parlez-nous de cette initiative mondiale et de ce qu’elle signifie pour vous…
Bonjour, et merci à La Lance de donner la parole aux musées. La Journée internationale des Musées, le 18 mai, c’est l’unique opportunité où 37 000 musées de 158 pays parlent d’une seule voix. C’est l’initiative du Conseil International des Musées, l’ICOM, pour rappeler une chose simple : un musée n’est pas un luxe. C’est un droit. Celui pour chaque peuple d’accéder à sa mémoire, à sa beauté, à sa science. Cette année, le thème est : « Les musées unissent un monde divisé ». Pour moi, Directeur du Musée national de Guinée, cette phrase n’est pas un slogan. C’est notre feuille de route.
Cela signifie pour nous, trois choses : tout d’abord, que le musée répare. Notre monde au fil de l’histoire a été divisé par la dispersion de nos œuvres tantôt à Paris, tantôt en Allemagne, ou ailleurs. La réparation en les restituant, consistera à les rassembler au musée de Guinée. Cela marquera ainsi un rapprochement entre les peuples qui les ont temporairement gardés et ceux qui les ont créés.
Ensuite, il signifie que le musée rassemble les Guinéens. Au Musée national, nous montrons ce qui nous unit. Le pagne du Fouta, le masque Baga, le balafon de Haute-Guinée, des objets de la forêt sacrée, etc. Ainsi, un enfant de Dixinn qui vient ici comprend qu’il est le frère d’un autre de Kankan. Le musée est le seul lieu de la République où toute la Guinée tient dans une seule salle.
Enfin, il signifie que le musée prépare l’avenir. Un monde divisé, c’est aussi un monde où les jeunes et les anciens ne se parlent plus. Où la ville et le village se tournent le dos. Notre travail, avec le projet d’extension du Musée national, c’est de créer un Territoire du Futur. Un lieu où un jeune rappeur peut créer devant un masque du 19e siècle. Où une start-up peut inventer une appli grâce à nos archives. Unir, ce n’est pas revenir en arrière. C’est construire ensemble la suite.
Cette Journée internationale est importante. Elle nous oblige à sortir de nos murs. Elle dit au politique : « Investis dans les musées, tu investis dans la paix ». Elle dit au citoyen : « Pousse cette porte, cette histoire est la tienne ».
Depuis votre prise de fonctions, vous semblez actif. Quel est, à ce jour, l’état des lieux ?
Vous avez raison de parler de chantiers. Au Musée national de Guinée, nous ne rénovons pas seulement des murs. Nous refondons une institution. Pour ce qui est de l’état des lieux à mon arrivée, j’ai trouvé un musée héroïque. Malgré des moyens très limités, des équipes passionnées ont sauvé l’essentiel : nos collections. Toutefois, un musée national ne peut pas vivre au 21e siècle avec des réserves inondables, sans climatisation, sans inventaire numérisé complet, et avec un bâtiment de 1960 qui craque.
Notre mission est claire et elle tient en trois verbes : conserver, transmettre, rayonner.
Conserver le patrimoine de toute la Guinée pour les 100 prochaines années. Transmettre cette histoire à notre jeunesse qui représente 70% de la population. Rayonner pour que la Guinée cesse d’être invisible sur la carte culturelle mondiale.
Vastes chantiers, non ?
Pour ce qui est des chantiers, nous nous engageons à bâtir « le Territoire du Futur ». Ils seront vastes, et ils avancent sur trois fronts. Le premier chantier porte sur l’infrastructure. Avec le Gouvernement et le soutien de l’Agence française de développement, nous lançons l’extension du Musée national avec une allocation de 16 millions d’euros pour tripler les surfaces. Sans cela, parler de restitution ou de grande exposition n’est pas crédible. Nous construisons la maison avant d’inviter le monde.
Le second chantier porte sur les collections. Nous avons lancé le grand inventaire numérique et à ce jour, 60% de nos 14 000 objets sont photographiés, documentés, géolocalisés. C’est le préalable à toute démarche scientifique sérieuse. En parallèle, nous menons avec l’Allemagne, la France et la Belgique un travail de recherche de provenance. Le musée ne réclame pas. Le musée prouve, discute, coopère. C’est ça, la diplomatie culturelle.

Le troisième chantier, c’est la fréquentation du public. À mon arrivée, nous recevions environ 8 000 visiteurs par an, surtout des scolaires. C’est trop peu pour un pays de 14 millions d’habitants [17 millions, selon les statistiques du dernier recensement]. Depuis 12 mois, nous avons changé de méthode : gratuité le premier samedi du mois, nocturnes avec des artistes, ateliers du week-end, présence sur les réseaux sociaux. Résultat : nous avons dépassé les 22 000 visiteurs sur les 12 derniers mois. Et surtout, 40% ont moins de 25 ans.
Le public guinéen revient au musée quand le musée va vers lui. Susciter la confiance du public dans sa variété d’artistes, d’amis des arts et de toutes autres catégories. Le chantier le plus difficile n’est pas le béton. C’est la confiance des Guinéens, des partenaires que nous pouvons gérer des projets complexes. C’est de convaincre les artistes que le musée est leur maison, pas un temple fermé.
Nous sommes encore au début de cette nouvelle dynamique. Le Musée national de Guinée n’est pas encore le musée qui reflète la Guinée. Mais, le mouvement est là. Et dans l’état actuel des choses, c’est déjà une victoire.
Un mot pour nos lecteurs ?
Mon message aux lecteurs de La Lance ? Venez voir par vous-mêmes ! Critiquez-nous, mais venez. Un musée ne se dirige pas depuis un bureau, il se dirige avec son public.
Je vous remercie.
Interview réalisée par
Jean Raymond SOUMAH

