El Hadj Souleymane Diallo, vous aviez ainsi raison d’affirmer, avec un brin d’humour, «Il n’y a plus de garantie», à chaque fois que je vous demandais votre état de santé.


Ce 1er juin restera gravé dans la mémoire collective, la mienne aussi. J’étais en classe, à l’université Kofi Annan, feutre en main, face au tableau, à dispenser le cours « Management des médias ». Ambiance détendue à cent pour cent, comme toujours, avec mes étudiants. Oumar Bady, un scribouillard du site africaguinee.com, au bout de la ligne : « Allô, Monsieur Diallo, toutes mes condoléances, suite au décès de votre patron El Hadj Diallo Souleymane. » « QUOI ? », me suis- je exclamé. S’apercevant que c’est lui qui m’apprend la triste nouvelle, il s’est retracté : «Ah, bon, cherchez à savoir si l’information est vérifiée.» La conversation me laisse dans un nuage. Je rêve ou quoi ? me disais-je, comme dans un songe.

Étudiants liquéfiés

Mes étudiants de L3 journalisme avaient fait une immersion l’année dernière au bouclage du satirique. Alors que je leur enseignais le cours de «Production presse écrite». Ils avaient conféré à cette occasion avec M. Diallo. La nouvelle tombée en plein cours les a liquéfiés. Certains ont fondu en larmes. Kaba Camara, l’étudiante qu’on appelle affectueusement «La Couronne » était inconsolable.
L’émotion suscitée par la nouvelle m’est difficile à décrire. A l’occasion de ces immersions annuelles, Le Gros Lynx m’avait fait l’honneur de les accueillir à son bureau. Ça été des moments d’échanges inénarrables. Il les a épatés avec ses connaissances du monde médiatique, sa forte dose de culture et teintée d’anecdotes tous azimuts. Voilà pourquoi mes étudiants étaient émus aux larmes.

Regard dans le passé

Souvenir pour souvenir, revenons à certains parcours communs à vous El Hadj Souleymane, le Gros Lynx et moi. En 2019, à cause d’une émission « Œil de Lynx » de la radio Lynx FM, j’ai été convoqué à la Direction des Investigations de la police judiciaire. La nouvelle vous a touché. Vous m’avez demandé de m’armer de courage. « On s’en sortira », aviez- vous articulé. Le jour J, nous voilà à la DPJ. Vous êtes le premier à avoir été auditionné et longuement. Je ne sais comment vous vous en êtes sorti. Mais, une fois dehors, vous êtes venu vers moi. « Toi et moi nous sommes déférés au TPI de Kaloum. Nous allons y aller. » « D’accord », ai-je répondu. Nous nous sommes retrouvés au TPI de Kaloum. Vous avez été longuement auditionné là aussi. Vous êtes sorti, vous vous êtes dirigé encore vers moi. « Abou Bakr, c’est ton tour. »

Inculpés et placés sous contrôle judiciaire

Je suis entré chez le juge d’instruction, votre regard posé sur moi lorsque la porte de ce dernier s’est refermée dans mon dos en disait long sur votre état d’âme. Après mon long interrogatoire, vous revenez vers moi. « Nous attendons maintenant d’être situés sur notre sort », aviez-vous articulé, l’éternel sourire aux lèvres pour m’encourager.
Un long temps se déroule. Puis, nous sommes rappelés au bureau du juge d’Instruction qui nous a signifié que nous sommes inculpés pour des faits qualifiés de « complicité de production, de diffusion et de mise à disposition d’autrui des données de nature à troubler l’ordre ou la sécurité publique ». Nous avons été par la même occasion informés que nous sommes placés sous contrôle judiciaire. Et que nous devons nous présenter au Juge d’Instruction trois fois par semaine. Les lundi, mercredi et vendredi pour signer un registre de contrôle judiciaire.


Le juge d’instruction nous a aussi signifiés que nous ne devons en aucun cas quitter Conakry durant le déroulement de la procédure. Nous avons été autorisés à rentrer chez nous. Vous m’avez regardé en face et vous avez dit : « Courage ! » Durant 3 semaines, nous nous retrouvions les trois jours indiqués au TPI de Kaloum, pour l’émargement.


A la quatrième semaine, votre mise sous contrôle judiciaire a été allégée. La mienne maintenue. Alors que cette mesure a été prise pour vous épargner des sorties matinales sous la pluie, vous avez tout de même décidé de m’accompagner mes jours pour signer le registre. Et un jour, alors que vous étiez avec moi, la situation a dégénéré parce que les médias ont publié des articles jugés caustiques et non fondés sur notre placement sous contrôle judiciaire. Le juge d’instruction nous l’a signifié. Et il a menacé de m’envoyer méditer à l’Hôtel Cinq étoiles de Coronthie. « Vous attendez dehors », m’a-t-il intimé.


Je sors avec le Gros Lynx. Pour une fois, je l’ai vu tendu. Il se détache de moi, passe des coups de fil. Puis revient vers moi. Il s’arrête près de moi. Long silence. Longues heures à attendre. Autour de 15h, une fourgonnette de la Maison centrale débarque. Des gardes pénitentiaires en descendent. Ça y est ! cette fois ci, je pourrais passer ma première nuit à la Maison centrale. Le Gros ne tenait plus sur place. Il bougeait, bougeait, il passait, repassait des coups de fil. Entre temps, Sanou Kerfalla Cissé débarque, qui lui tient compagnie. Mais, ça ne suffit pas. Le Gros ne me quitte pas du regard. Un regard dans lequel filtre une inquiétude qu’il tente de dissimuler. À 17h, le Juge d’Instruction me rappelle.

« Tiens bon ! »

Je ressors et le Gros me rencontre alors que Sanou Kerfalla Cissé passait des appels intenses. «Il a dit quoi ?» me demande le Gros. Je réponds : «Il a dit d’attendre encore.» Il hausse la tête et murmure des mots que je n’ai pas entendus. Vers 18h, le juge me rappelle, le Gros s’introduit au bureau et s’assied derrière moi. Le Juge m’a signifié que je peux rentrer, mais que je suis en sursis. Le Gros a poussé un profond soupir. C’est la délivrance. Lorsqu’on est sorti du bureau, il m’a saisi l’épaule, entonné : « Abou Bakr, tu es chanceux !» « Merci Monsieur ». Il m’a tenu la main en disant : « Nous nous en sortirons. »
Lui et moi avons passé quelques semaines à signer le registre. Lui, les lundis et les vendredis ; moi, les lundi, mercredi et vendredi. Le Gros m’appelait tous les jours pour s’enquérir de mes nouvelles: « Tiens bon ! »
Et vint le jour qu’il m’appela et me dit, dans l’éclat de rire qui le caractérise : « Abou Bakr, nous sommes peut-être libres. Demain, nous sommes attendus à la Chambre de contrôle de l’instruction à la Cour d’Appel de Conakry. C’est la dernière barrière qui nous reste à franchir. »
Le lendemain, nous y sommes allés et nous avons été déclarés libres. La fin d’un long épilogue judiciaire. Tout le temps, vous vous êtes montré très soucieux pour moi.

L’autre souvenir…

L’autre souvenir qui nous unit, gravé dans ma mémoire : un ami ophtalmologue a raté l’opération de mon œil, simple ptérygion qui a failli me faire perdre l’œil droit. Après des mois de souffrance à Conakry à circuler entre des ophtalmologues, un jour, un d’entre eux a inoculé une goutte de collyre dans mes yeux. Ça a dilaté ma rétine. Je ne voyais plus rien. Mis au courant de ma mésaventure, alors que j’étais couché à la maison, stoïque, le Gros m’a fait venir au journal à l’immeuble Baldé Zaïre. Voyant mon œil enflé, près de jaillir de l’orbite : « Abou Bakr. Vu son état, personne ici ne doit toucher ton œil ». Il s’est assis, a eu un long silence et m’a dit rentre à la maison. Et la nuit, il m’a appelé : « Abou Bakr, passe au journal tôt le matin. »
Le matin, je l’ai trouvé à son bureau et il a dit : « J’ai eu Mohamed (son fils décédé en mai 2021) au téléphone. Il faut que tu ailles au plus vite au Maroc. Tu voyages cette nuit même. Va prendre ton billet au comptoir de Royal Air Maroc. » « Merci infiniment Monsieur ».


Je suis allé prendre le billet au comptoir de la compagnie situé à quelques encablures du journal. Je suis revenu le lui montrer et je l’ai remercié du fond du cœur. Le Gros écrivait un article, mais il m’a tenu la main et m’a accompagné jusqu’au rez-de-chaussée. « Bonne chance Abou Bakr », m’a-t-il dit, la voix teintée d’émotion.
Il m’a tendu une enveloppe garnie de devises. Pour mes soins. Je suis allé à Rabat. J’ai été opéré. Lorsque Mohamed lui a annoncé au téléphone que l’opération a réussi, je l’ai entendu exprimer sa joie.


Durant un mois de convalescence à Rabat au Maroc, le Gros appelait presque tous les jours pour s’enquérir de mon état. Un jour Mohamed lui a annoncé que mon œil est totalement guéri et que je peux rentrer à Conakry. Il a demandé s’il n’y a pas de médicaments additionnels prescrits par la clinique française qui m’a opéré. Mohamed lui a dit qu’on m’a prescrit des lunettes pharmaceutiques. Il a dit que je ne dois pas prendre l’avion sans mes lunettes. Deux jours après, il a envoyé le prix de mes lunettes. Et il a dit à Mohamed : « Maintenant que Abou Bakr est guéri, organise-toi à lui faire visiter quelques lieux de Rabat avant son départ. » Et c’est ce que Mohamed a fait.
À mon retour à Conakry, mon bienfaiteur et père spirituel était tout joyeux de me revoir en forme et pétillant de santé.

Par Abou Bakr