« Ton ami Souleymane est décédé ce 1er juin au Canada. » C’est par un texto que j’ai appris la terrible nouvelle. Je me surprends à être plus prostré que recueilli. Dans la contrée d’où je viens, une expression décrit la surprise d’un homme face à un événement inattendu : « Quand j’ai appris la nouvelle, incrédule, je me suis lavé la figure… » A la vitesse des pales d’un ventilateur, des souvenirs m’assaillent… Le dernier ? Il y a quelques semaines. Le sujet à la Une à Conakry est « la maladie du président Mamadi Doumbouya ». Il est mort ou dans le coma, selon la rumeur. Souleymane Diallo m’appelle du Canada :
— Dis-moi, Serge, des nouvelles précises de mon président Mamadi Doumbouya ?
— Oui, Souleymane, des nouvelles très précises. Il n’est pas du tout décédé. Il doit, d’après mes informations, bientôt rentrer à Conakry. Les rumeurs autour de sa mort viennent, d’après mes informations, de milieux d’hommes d’affaires, répondis-je me basant sur une source diplomatique fiable qui, la veille, m’avait donné l’info lors d’une discussion.
Vingt minutes après notre entretien téléphonique, Souleymane Diallo me rappelle, un peu comme si une personne avec qui il a partagé mon information était toujours incrédule.
— Serge, tu es sûr de ton info ? Moi, je suis loin de Conakry, comme tu sais…. Mais je te crois. C’est toi qui dois avoir raison. Si tu as du nouveau, tu me dis.
C’est Souleymane tout craché. Il doutait de tout sauf du fait qu’il doutait. Ça s’appelle un doute cartésien.
Je veux utiliser des mots simples.
1991-2026. Voilà 35 ans que j’exerce ce métier passionnant. Le marigot grouille de monde. J’ai rencontré des crottes. Des sans foi ni loi. J’ai aussi rencontré des perles. Souleymane Diallo, fondateur du mythique journal satirique guinéen Le Lynx, fait partie de cette dernière catégorie de journalistes.
Tout a commencé en 1992 ! Tout jeune diplômé de l’École supérieure de journalisme de Lille (dans le nord de la France), après un premier CDD à FR3 Clermont-Ferrand (en Auvergne) et sur RBS (Radio Bienvenue Strasbourg), je saisis une chance que me donnent deux personnes de qualité, Pierre Benoît et Jacqueline Papet, de RFI : atterrir en Guinée comme correspondant de RFI.
Aller sur le terrain était un conseil d’une autre perle rare du métier, Éric Métro, que j’ai eu comme professeur à l’Ecole supérieure de journalisme de Lille ! « Je te conseille d’aller sur le terrain, en Afrique, tout en ayant un port professionnel d’ancrage en France », disait Éric. J’avais enfin cette occasion et je connaissais un peu la Guinée.
« Je suis Santiago et toi, Manolin »
Turbulent, dans mon plus jeune âge, j’avais suivi à Conakry mon père, diplomate du Bénin, accrédité auprès de la Guinée révolutionnaire de Sékou Touré.
Me revoilà donc en 1992 en Guinée pour y exercer mon métier. Très rapidement, Souleymane Diallo du Lynx prend contact avec moi :
— Bonjour, jeune homme !
— Bonjour, vieil homme, répondis-je en faisant référence au célèbre roman d’Ernest Hemingway Le Vieil Homme et la mer, pour frimer un peu.
Sourire discret derrière ses lunettes d’instituteur, Souleymane débite de sa voix nasillarde : « OK, je suis Santiago et toi, Manolin. Et considère qu’ici en Guinée nous sommes à Cuba… »
Santiago, vieux pêcheur et Manolin, jeune garçon, sont les principaux personnages du roman célèbre d’Ernest Hemingway. Le récit se déroule à Cuba, dans un petit port.
J’ai compris tout de suite que j’avais en face de moi un homme cultivé voulant aussi me faire passer un message : Le Vieil Homme et la mer est un roman qui symbolise le courage humain, mais aussi la dignité, le respect. Il faut tout ça pour réussir en Guinée. J’ai tout de suite retenu la leçon.
Il m’a conseillé, pour un début, de ne pas acheter un véhicule à Conakry, mais « de me fondre dans la masse ». J’ai suivi son conseil. Lui avait, pour les nécessités de service, une vieille voiture japonaise.
Le Lynx, meilleur journal de la place, était hebdomadaire. Il était édité à Abidjan. Autour de lui tournait une solide équipe.
L’événement de la semaine était la parution du Lynx. Le journal se vendait comme des petits pains.
Souleymane aimait répéter : « Nous n’avons pas à cirer les chaussures du pouvoir qui ne sont pas si propres. Mais nous n’avons pas non plus à cirer celles de l’opposition qui ne sont pas si sales, pour le moment ». Son credo, c’était le professionnalisme. Il estimait, avec raison, qu’on pouvait faire passer des messages par l’humour.
La démocratie était à ses débuts, en Guinée. Il n’existait pas de radio ou de télévision privées, là-bas, mais quelques journaux. Un jour, Boubacar Sankaréla, qui tenait un journal privé, voulait lancer la première radio privée du pays. Réunion de crise chez Souleymane Diallo. Il regarde tous les textes de loi et trouve la faille. Mais il se ravise : « Attention à ne pas émettre sans autorisation claire. Secouons le cocotier en diffusant ce message : “Ceci est un essai. Ici Radio Gandal”… »
En pleine ville, au premier étage d’un bâtiment, Sankaréla lance sa radio qui a pour nom Gandal… Toute la journée, ce fut la nouvelle la plus entendue dans les studios où j’étais. La gendarmerie débarque le lendemain, après avoir localisé, avec une ruse de Sioux, les locaux de cette nouvelle radio. Tout le matériel est emporté.
« Le chèque et l’échec »
Retour chez Souleymane avec Sankaréla pour faire le point. Souleymane était content : « Ceci est un test. Le pouvoir est fébrile. Nous venons d’enfoncer une porte. »
Il se consacre à son journal satirique et moi, à mes correspondances RFI. Tout de suite, j’avais été intégré. Le grand mérite revenait à Souleymane. À Conakry, en 1992, à mon arrivée, j’avais deux potes de ma génération : Fodé Fofana, correspondant de la BBC et Ben Daouda Sylla, correspondant d’Africa Numéro1. Souleymane était le grand frère. Je suis aujourd’hui d’autant plus triste que les trois ne sont plus de ce monde. Ils sont de l’autre côté de la rive.
Le Lynx mettant toujours à la Une cette phrase du président de l’époque, Lansana Conté : « Je n’ai pas peur des critiques… » Avec cette réponse du journaliste et écrivain britannique Arthur Koestler : « L’histoire se fiche pas mal que vous vous rongiez les ongles. »
Pour Souleymane, un journaliste n’est intéressant que par son carnet d’adresses. Un jour, un ministre guinéen en fonction a tenté de détourner un chèque offert à la Guinée par un émir du Golfe. Souleymane est sur le coup. Il m’associe à l’enquête. Nous arrivâmes, par des moyens très affinés, à dénicher une copie du chèque dans un établissement bancaire de Conakry. Avec le sens de la formule, Le Lynx titre : « Le chèque et l’échec ». A la sortie du journal, une enquête officielle a été ouverte. Souleymane a eu chaud. Moi aussi un peu.
D’autres souvenirs ? Un jour, la police m’arrête. « Vous critiquez trop le régime. Faites attention », me menace Fodé Sylla, à l’époque chef de la police. Je préviens tout de suite Souleymane. Il m’héberge chez lui pendant une semaine.
Dans les années 90, en Guinée, l’opposant guinéen avec grand O s’appelait Alpha Condé. Les journalistes de la presse privée et internationale étaient accusés par le pouvoir d’être proches de cet homme qui soulevait les foules. Souleymane était le grand frère qui nous donnait toujours les bons conseils : l’utilisation du conditionnel, le recoupement des informations, la nécessité d’avoir le point de vue du gouvernement sur des sujets sensibles.
Nous sommes toujours dans les années 90. Les élections présidentielles se terminent à peine. Le principal opposant à Lansana Conté est Alpha Condé. Nous sommes au siège de la commission nationale de centralisation des résultats de Conakry. La nuit enveloppe la ville. Le gouverneur de la ville débarque. Il a la mine des mauvais jours. Le ministre de l’Intérieur, Alsény René Gomez, arrive à son tour, emmitouflé dans un boubou blanc. Il évite la presse, s’engouffre dans le bâtiment. Les couloirs des lieux parlent : l’opposant Alpha Condé aurait gagné les élections.
Fory Coco, René la Gomme, Lapin Doré…
Je dis tout de suite à Souleymane que ça sent le roussi. Sa réponse : « Le roussi, seulement ? » Les résultats officiels de l’élection présidentielle publiés, une bonne partie du vote dans les zones favorables au candidat de l’opposition a été annulée. Le président Lansana Conté a été réélu. Je crois que c’est un peu de là que le ministre de l’Intérieur de l’époque Alsény Gomez a hérité, au Lynx, du surnom de « la Gomme », un peu pour traduire les soupçons que certains avaient qu’il aurait gommé les vrais résultats des élections.
Dans Le Lynx, chaque homme politique guinéen qui comptait, à l’époque, avait son sobriquet. Le président Lansana Conté portait le sobriquet de « Fory Coco ». Le futur Premier ministre Jean Marie Doré, connu pour ses ruses de Sioux, était surnommé « le Lapin Doré ». Alpha Condé, opposant de l’époque, avait pour surnom, dans le journal satirique, « le Grimpeur », pour avoir un jour, semble-t-il, lors d’un meeting, grimpé sur un mur pour éviter la fureur des forces de l’ordre et fuir au plus vite. Bâ Mamadou, un banquier, fut nommé « Banqueroute ». Mansour Kaba, un homme d’affaires de l’époque dont je revois les cheveux blancs, était appelé « le Maçon ». Lamine Sidimé, président de la Cour suprême d’alors, était « le Sidi-mais de la Basse-Cour suprême ». Un autre futur Premier ministre, François Lounsény Fall, était « François le Faux-fuyant ». L’opposant Cellou Dalein Diallo fut appelé « la Petite Cellule ». Ibrahima Kassory Fofana, ancien Premier ministre et aujourd’hui en prison, fut « Don Kass ». Ousmane Kaba, ancien ministre, était « Kabako ». J’oubliais Siradiou Diallo, journaliste à Jeune Afrique, bien connu et revenu au pays pour faire de la politique, avait hérité du nom de « Sira de novembre » pour sa supposée implication dans l’agression du 22 novembre 1970 contre la Guinée, participation qu’il a toujours niée.

A part Alpha Condé, Cellou Dalein Diallo, François Lounsény Fall, Ousmane Kaba et Kassory Fofana, quasiment tous les caïmans du marigot politique guinéen de l’époque sont aujourd’hui morts. Blaise Pascal disait que l’humanité est composée de plus de morts que de vivants.
J’ai d’autres souvenirs. Un jour, je fus interpellé par la police en sortant des bureaux d’un certain Mamadouba Diabaté, chef du bureau de presse de la présidence. Je venais de faire, pour RFI, un papier qui a déplu. Après un passage à la police judiciaire, je fus déposé à Pamelap, à la frontière avec la Sierra Leone. Outre RFI, j’appelle Souleymane Diallo. Il me souffle : « Voici ce que tu fais. Tu vas à l’ambassade de Guinée à Freetown. Tu prends un visa d’entrée en Guinée et tu reviens. »
Me voilà donc dans la capitale de la Sierra Léone. Souleymane Diallo avait discrètement prévenu – je ne sais comment – un travailleur de l’ambassade de Guinée qui ne connaissait pas les détails de mon départ de Conakry. Il appose dans mon passeport un visa de trois mois. Je reviens à Conakry. Je suis arrêté par la police pour « séjour irrégulier et diffusion de fausses nouvelles ». Au tribunal, mes avocats, dont Christian Sow, démontent rapidement le délit de « séjour irrégulier ». Le délit de « diffusion de fausses nouvelles » est démonté peu après. Je suis relaxé.
Séjours « irréguliers » et en prison
Quelques mois plus tard, c’est au tour de Souleymane d’être interpellé pour délit de presse. Comme si j’avais servi de cobaye, je l’accompagne dans le tribunal de Conakry où il était entendu et inculpé. Je lui demande de me remettre sa montre, sa ceinture, ses pièces d’identité et son alliance, persuadé que, une fois arrivé en prison, le régisseur allait le déposséder de tout ça. C’est la règle lorsqu’un détenu arrive à la maison d’arrêt.
Comme il a fait pour moi, lors de mon arrestation, je vais chez un ami commun pour récupérer la caution demandée afin d’obtenir sa liberté provisoire. Il sera ensuite acquitté pour délit non constitué.
Un autre souvenir ? La mutinerie et la tentative de coup d’État des 2 et 3 février 1996 à Conakry, qui ont failli emporter le général Lansana Conté. Tout a commencé par une manifestation de soldats, à Conakry, pour réclamer le limogeage du ministre de la Défense d’alors Abdourahmane Diallo, ainsi qu’une amélioration de leurs conditions de vie. Le palais présidentiel est pilonné. Le bureau du Président est dévasté. Ça tire partout à Conakry. J’arrive à entrer dans le palais. Je me retrouve nez à nez avec le Président, que tout le monde croyait mort. Je mets en marche mon enregistreur portable Nagra, il ne marche pas. J’appelle Paris et donne un numéro où on appelle le président guinéen pour enregistrer un entretien.
Je sors de là, c’est Souleymane qui m’appelle. Je ne sais comment il a su que j’étais entré au palais.
« Serge, tu files tout de suite à mon bureau. J’ai donné des consignes au gardien. Tu restes là. C’est plus sécurisé. »
À l’époque, les bureaux du Lynx étaient en ville, dans un vieux bâtiment [Immeuble Baldé Zaïre]. Je me suis enfermé dans les locaux du journal avec un autre confrère et ami, Ben Daouda Sylla, d’Africa No1. Le bâtiment surplombant un peu la ville, nous avions pu décrire ce qui se passait.
Au petit matin du 3 février 1996, après l’enregistrement de l’entretien de Lansana Conté par RFI, une rumeur de sa mort envahit la ville de Conakry. Alors que deux médias avaient relayé la nouvelle, Souleymane Diallo, bien plus expérimenté que moi, m’a conseillé de ne pas reprendre l’information « sans recoupements nécessaires. »
Pour l’homme aujourd’hui disparu, le journalisme n’était pas le quatrième pouvoir, mais un contre-pouvoir. J’ai appris avec lui que le journaliste sans carnet d’adresses est un véhicule sans essence.
Un dernier souvenir ? Après la mutinerie de 1996, il devenait de plus en plus difficile d’exercer sur place son métier de journaliste. Mais, contrairement à la rumeur, le président guinéen m’appréciait. Il me recevait au moins une fois par mois. C’est M. Tanoudi, secrétaire général du palais à l’époque, qui m’introduisait. Lansana Conté était un homme simple. Mais un jour, un rapport qui m’accablait atterrit sur son bureau. « On lui a dit que tu es vraiment de l’opposition guinéenne et que tu veux contribuer à faire tomber son régime », m’a confié beaucoup plus tard une source au cœur du système.
« Tu reviens quand ? »
En tout cas, décision a été prise de m’expulser. Le premier à avoir été informé, c’est Souleymane Diallo. Il avait un seul souci : il espérait que je ne subisse pas de traitement physique dégradant avant mon départ. Tout s’est déroulé dans les règles de l’art. Conduit à l’aéroport, je suis parti. Mais, le lendemain de mon départ, mon téléphone sonna. C’était Souleymane.
— Tu connais la bonne nouvelle ? A ton sujet, un contre-rapport vient d’être déposé sur le bureau de Fory Coco (sobriquet de Lansana Conté dans Le Lynx). Tu es autorisé à revenir.
Le lendemain, Lamine Diallo, un Guinéen qui a tourné sa bosse un peu partout, très influent auprès de Lansana Conté, me croise à Abidjan et me passe au téléphone Lansana Conté lui-même. « Tu reviens quand ? », m’a-t-il lancé.
Je reviens en Guinée une dizaine de jours après mon expulsion. Le ministre de l’Intérieur René Gomez avait entre-temps été limogé lors d’un remaniement. C’est encore Souleymane Diallo qui vint me chercher à l’aéroport et m’invite à déjeuner chez lui en compagnie de sa charmante épouse.
Décision avait déjà été prise par ma rédaction de me changer de port d’ancrage professionnel. Ce sera Bamako. Je repartirai de la Guinée les mains dans les poches.
Je voudrais enfin terminer toujours avec des mots simples.
Souleymane Diallo est mort à 81 ans. Il y a quelques années, à Conakry, la profession lui a rendu hommage en sa présence. J’avais effectué le déplacement pour lui. Je sentais l’homme fatigué. Il avait déjà été malade. La disparition de son fils, informaticien, l’avait marqué. Il égrenait des souvenirs. Il voulait reprendre, disait-il, des mains de l’ex-président Alpha Condé, un livre sur la peur qu’il lui avait prêté depuis un moment. Nous échangeâmes sur le prochain sort d’un ancien journaliste impliqué dans un détournement de fonds. Nous avons échangé aussi sur la posture de certains hommes politiques quand ils sont dans l’opposition et qu’ils arrivent au pouvoir.
Souleymane avait toujours beaucoup d’humour. Humour, mais aussi provocation et dérision. C’étaient aussi les qualités du Lynx. Il m’a dit, à ce moment critique, que l’une de ses plus grandes fiertés est d’avoir contribué à dépénaliser les délits de presse en Guinée. Il était membre d’un organe législatif de transition. « Je ne cesserai jamais de remercier le général Sékouba Konaté [Président de la transition en 2010] d’avoir accepté de signer tous les textes, pour une presse plus libre », avait-il insisté ce jour-là. La fameuse LOI 002 qui protège désormais le journaliste guinéen, c’est un peu grâce à Souleymane. Cette loi privilégie pour les journalistes l’amende à la prison.
L’avenir du Lynx ? « Le Lynx perd son père », a titré le journal après sa mort. Moi, j’ai perdu un aîné.
Souleymane, au moment où tu es de l’autre côté de la rive, pour ne pas perdre tes traces, j’ai mis sur ton chemin des petits cailloux blancs.
Ton petit frère et ami, Serge Daniel,
journaliste-écrivain ;
Correspondant régional de RFI et
de France24 pour le Sahel

