Depuis des décennies, on assiste à une poussée xénophobe lente mais inexorable en Afrique du Sud à peine débarrassée de l’apartheid. Des bandes de jeunes et de chômeurs, de façon épisodique, organisent des marches et des rassemblements pour protester contre l’immigration clandestine et exiger l’expulsion des étrangers en situation irrégulière. Ces mouvements ont parfois viré en violences inouïes ayant entraîné des morts et d’importants dégâts matériels (destruction de biens publics et privés). Le mardi 30 juin a été retenu par ces groupes comme date buttoir de renvoi de tous les immigrés dont certains, apeurés, s’étaient regroupés en certains endroits pour être protégés par la police et éviter un éventuel lynchage (cas de Durban, dans le Kwazulu Natal). Ce jour, il y a eu plus de peur que de mal. Il n’y a eu qu’une importante marche avec seulement des menaces verbales sans effusion de sang ni de dégâts matériels. Comme on peut s’en douter, « cette marche paisible » n’a rassuré personne et beaucoup d’immigrés tiennent à s’en aller même ceux qui ont construit leur vie là.
Le terreau sur lequel prospèrent ces violents mouvements de révolte est, à vrai dire, un ensemble de problèmes socioéconomiques structurels auxquels l’Afrique du Sud est confrontée : fortes inégalités sociales, chômage endémique, attentes sociales post apartheid insatisfaites, promesses électorales vaines. C’est cette collusion de facteurs défavorables qui est objectivement à la base des difficultés sud-africaines.
Comme partout ailleurs, en particulier en Europe et aux États-Unis de Trump, le recours à l’immigration pour expliquer l’absence de résultat des politiques publiques est un faux fuyant, un alibi. Beaucoup d’observateurs avisés de l’Afrique du Sud sur le plan publique, économique et social, concluent que mêmes les dirigeants de ce pays sont complaisants vis-à-vis des fauteurs de ces troubles qui ont, par ailleurs, des accointances avec des responsables de partis politiques.
Le parti de Julius Malema, dissident de l’ANC, est souvent cité. Cette poussée xénophobe vise les Africains, notamment les États voisins de l’Afrique du Sud qui formaient pourtant hier, durant la lutte contre l’apartheid, les pays de front (Frontline States). Ces pays ont payé un lourd tribut à travers les représailles de l’Afrique du Sud. Aussi, c’est à partir de ces États que les responsables des mouvements anti apartheid ont mené la lutte de libération. Les Sud-africains ont -ils la mémoire si courte ?
En tout état de cause, les Zambiens, les Zimbabwéens, les Malawites, doivent bien éprouver des sentiments de regret face à cette vague de xénophobie. Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls africains à être amers. Plus de 25 000 africains migrants sont déjà partis de l’Afrique du Sud. Certains États mêmes (Nigeria, Ghana), ont organisé le rapatriement de leurs ressortissants. D’autres s’y préparent.
Après avoir joui de l’appui diplomatique de toute l’Afrique durant sa lutte contre l’apartheid, l’Afrique du Sud renvoie d’elle, l’image d’une nation qui n’a cure des notions de gratitude et de fraternité.
Abraham Kayoko Doré

