Depuis l’ère Alpha Grimpeur, les ministres renvoyés du goubernement retrouvent leur poste à la présidence. Une recette que recycle Mamadi Doum-bouillant pour s’assurer de la loyauté, du silence des démis.
Il y a dans ce bled une administration dont aucun texte ne parle et que personne n’a jamais budgétisée sous son vrai nom : le ministère des anciens ministres. Ses locaux sont à la présidence de la République. On n’y traite aucun dossier, mais on y traite très bien les gens. Et cette semaine, encore, il a recruté. Lundi 27 juillet, un remaniement écartait deux membres du gouvernement. Jeudi 30, un décret en replaçait déjà : 72h après, pas un chômeur.
Le rituel est immuable. Un soir, la télévision nationale lit un décret. On apprend qu’il est mis fin aux fonctions d’un tel. Le quartier exulte, les taxis klaxonnent, la rumeur jure, sur tous les saints, qu’on va lui faire rendre gorge. Trois lignes plus bas, dans le même décret, le même homme réapparaît conseiller, avec rang de ministre. Il a perdu le ministère, pas la voiture de ministre. On l’a puni d’un déménagement.
Nous avons inventé une chose rare : la sanction sans conséquence. Ailleurs, on tombe. Ici, on glisse. Le pouvoir guinéen ne connaît pas la sortie, seulement le couloir.
Il fut pourtant un temps où le disgracié ne devenait pas conseiller mais détenu. Où le Camp Boiro se chargeait des retraites anticipées.
Diète noire, fusillade…
Diallo Telli avait été Garde des Sceaux, ministre de la Justice de la République de Guinée, et avant cela le tout premier secrétaire général de l’Organisation de l’unité africaine. Il était la fierté de tout un continent. L’homme que l’Afrique envoyait parler en son nom. On l’a arrêté, mis dans une cellule, et laissé mourir de faim. Cela porte un nom que nous sommes le seul peuple au monde à avoir eu besoin d’inventer : la diète noire. C’était le 1er mars 1977.
Keïta Fodéba avait été ministre. C’est aussi lui qui avait fondé les Ballets africains, qui avaient fait ovationner la Guinée sur toutes les scènes du monde. On l’a fusillé.
Sous la première République, on ne recyclait pas. On liquidait. Alors oui, un bureau climatisé vaut mille fois mieux qu’une cellule sans fenêtre, et c’est même le seul progrès dont ce pays puisse se prévaloir avec une certitude absolue depuis 1958. Il faut mesurer l’étendue de notre misère pour devoir compter cela comme un progrès.
Le placard guinéen a un ancêtre, et il a une date : décembre 1984. Le colonel Diarra Traoré, Premier ministre depuis avril, est écarté par Fory Coco. On ne le jette pas dehors : on supprime son poste et le nomme ministre d’État chargé de l’Éducation nationale. Ministre d’État. Le rang est sauf. Les apparences sauves. Rompez !
Sauf lui. L’homme a compris ce qu’on lui faisait, et il a eu ce geste que l’histoire aurait dû retenir : il a refusé de quitter les locaux de la primature. Il restait assis dans un bureau qui n’était plus le sien, avec un titre qui ne recouvrait plus rien, et il disait à qui voulait l’entendre qu’il prendrait sa revanche.
Il l’a prise le 4 juillet 1985. Elle a duré quelques heures. Il a été ligoté, exhibé à la télévision, et l’on ne sait toujours pas, avec certitude, le jour et le lieu de son exécution. Dans un pays qui se paie une administration entière pour ses anciens ministres, c’est déjà une information. Puis, la vengeance est descendue dans les quartiers chercher ceux qui portaient le même nom que lui.
Fonctions pour recalés
Voilà la leçon fondatrice, et elle est double. On a appris ce jour-là qu’un homme humilié en douceur reste un homme humilié. Et l’on a appris que le velours pouvait, du jour au lendemain, redevenir du fer.
Vous aurez remarqué que je viens de nommer trois hommes. Je ne nommerai plus personne. Ce n’est pas de la délicatesse : tout Cona-cris saura de qui je parle dans les paragraphes qui suivent. C’est que le pays est ainsi fait qu’on peut y nommer les fusillés et non les conseillers. Nos morts sont dans les manuels ; nos vivants dans nos silences. Une République se reconnaît à peu de choses, et d’abord à celle-ci : le nombre de ses citoyens dont on peut écrire le nom sans baisser la voix.
Sous la troisième République, la chose devient un art administratif. On ne se contente plus de déplacer : on crée. Il faut inventer des fonctions pour accueillir les recalés, et notre imagination, si avare quand il s’agit de faire fonctionner un hôpital, devient soudain intarissable.
Nous avons ainsi vu un ancien ministre du Budget nommé ministre d’État à la présidence, chargé des « initiatives présidentielles envers les communautés de base ». Lisez-le à haute voix. Aucun Guinéen vivant, y compris le promu, n’a jamais été capable de dire ce que fait un chargé des initiatives présidentielles envers les communautés de base. Un autre ancien ministre du Budget devint « ministre conseiller », ce qui est déjà plus économe en syllabes mais guère plus explicite. Il vint un moment où l’on comptait, autour du chef, plus de titulaires du rang ministériel que le gouvernement n’avait de ministères.
Ceux qui ont applaudi en septembre 2021 attendaient, entre autres choses, la fin de cette comédie. Ils ont eu droit à la même pièce, avec des treillis et un juteux budget de communication.
Le 30 juillet 2026, un décret nomme un ancien Premier ministre conseiller principal à la Présidence, avec rang de ministre d’État. Trois jours plus tôt, le gouvernement était remanié. Quelques jours auparavant, un général quittait la Défense pour l’ambassade de Guinée dans l’Hexagone, c’est-à-dire notre Mongolie extérieure à nous. À ceci près que la nôtre a de bons restaurants. Rien n’a changé, sinon le nom sur le décret.

Revenons aux soixante-douze heures. Les deux sortantes qui avaient perdu leur ministère lundi ont été nommées conseillères à la présidence jeudi : l’une chargée de l’Éducation, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique ; l’autre des questions de la femme, de la famille et des solidarités. C’est-à-dire, à la virgule près, ce dont elles avaient la charge 72h plus tôt. On ne leur a pas retiré leur domaine : on leur a retiré l’administration, le budget, la signature et l’obligation de rendre des comptes, en leur laissant le titre et le cortège. Elles n’ont pas changé de métier. Elles ont changé d’étage.
Cabinet ou doublon ?
Faisons alors le décompte de ceux qui siègent désormais à la présidence. Un conseiller principal avec rang de ministre d’État, une conseillère pour l’éducation, une conseillère pour la femme et la famille, et la longue théorie de ceux qui étaient déjà là. Ce n’est plus un cabinet, c’est un doublon. Nous n’avons pas un gouvernement et une présidence, nous avons deux gouvernements superposés : l’un doit répondre devant le pays et l’autre ne répond de rien. Je vous laisse deviner lequel des deux a les meilleurs bureaux.
Il faut maintenant poser la question qui fâche. La poser calmement, sans crier.
Nos ministres nous ont assez répété qu’ils étaient les meilleurs d’entre nous. Diplômés de partout, arrachés à de brillantes carrières, consentant un immense sacrifice pour servir la nation. Fort bien. Si un homme est réellement compétent, il possède quelque chose que le monde entier achète : la compétence. Elle se vend très cher, et elle se vend ailleurs. Alors pourquoi aucun d’entre eux ne va-t-il jamais la vendre ? Pourquoi, le lendemain du décret qui les libère, tous sans exception se retrouvent-ils dans le même couloir climatisé, à attendre le prochain décret ?
Imaginez seulement la scène. Un entretien d’embauche, une PME de Kaloum, un jeune DRH de trente ans qui n’a pas la moindre idée de ce qu’est un protocole. Il demande : qu’avez-vous accompli ? Et l’ancien ministre répond qu’il a présidé quarante-sept ateliers de validation et piloté onze comités de pilotage. Le jeune homme demande ce que sont devenus le cheptel, l’hôpital, la route. Silence. Quels logiciels maîtrisés ? On lui répond qu’on a un chauffeur.
Qu’on me comprenne bien : beaucoup d’entre eux possèdent un vrai savoir. Ils savent quel dossier passe par quel bureau, quelle signature débloque quel permis, qui appeler un dimanche soir. C’est une science authentique, patiemment assimilée, et parfaitement invendable, car c’est une science qui ne franchit pas le portail du palais. Éloignez-la de trois kilomètres du pouvoir, elle s’évapore en un trimestre. C’est un capital, oui, mais qui ne voyage pas.
Ajoutez-y qu’il n’existe guère de marché où aller : les mines appartiennent à des multinationales qui importent leurs cadres, et l’État demeure le premier employeur, le premier client et le premier distributeur de rentes du pays. Chez nous, quitter l’État, ce n’est pas passer au privé. C’est sortir de l’économie.
Et c’est ici qu’il faut cesser de croire à un malheur. Cette absence de marché n’est pas une infirmité que le pouvoir subirait ; c’est l’ouvrage auquel il tient le plus. Un homme qui a un ailleurs est un homme qui peut parler. Celui qui n’en a pas rentre dans le couloir, et s’y tait. On ne bâtit pas quarante ans de fidélités sur l’affection : on les bâtit en s’assurant que nul ne puisse manger hors du palais. Le placard n’est pas la conséquence du désert économique. Celui-ci est l’infrastructure de celui-là.
Le prix du silence
Il existe d’ailleurs une jurisprudence, récente. Cet ancien conseiller devenu ministre, blanchi par la justice de son pays, exilé depuis deux ans, avait déclaré qu’il refusait de se taire. Il avait un ailleurs ; il en a fait usage. En mars dernier, des hommes cagoulés sont entrés de nuit dans la concession familiale et ont emmené sa mère, une femme de plus de quatre-vingts ans et malade, ainsi que sa sœur.
Voilà donc le contrat, enfin écrit en toutes lettres. Le rang, le véhicule, le car-brûlant, le chauffeur : tout cela vous est offert contre une seule chose, et ce n’est pas votre travail. C’est votre silence. Ceux qui signent reçoivent un bureau. Ceux qui refusent apprennent que l’on peut aller chercher leur mère à 400 km, à une heure indue. Le recyclage n’est pas de la bonté : c’est un achat, et le prix se mesure toujours à ce qu’il en coûte de ne pas vendre.
La contre-preuve existe, et elle est cruelle pour les autres. Nous avons des compatriotes qui dirigent des agences internationales, enseignent dans de grandes universités, gèrent des portefeuilles à Londres et à Abidjan. Ceux-là ont un ailleurs. Quand on les appelle à Cona-cris, ils viennent en faisant une concession. Et quand on les renvoie, ils repartent sans crier gare. Ils n’ont pas besoin de la voiture.
Le recyclage n’est donc pas, comme on nous le dit, la nation qui conserve précieusement ses talents. C’est exactement l’inverse : c’est une estimation. Le prix qu’un homme accepte de recevoir pour ne rien faire mesure très précisément ce qu’il vaut ailleurs. Chaque décret de nomination au poste de conseiller est un certificat de non-valeur, signé par le chef de l’État et contresigné, en silence, par l’intéressé.
Pendant ce temps, à Matoto, un garçon de vingt-six ans possède une maîtrise en droit et une carte de recharge. Il n’a jamais été limogé de rien, lui, puisqu’il n’a jamais été nommé nulle part. On lui explique que l’État n’a pas les moyens. Il regarde passer le cortège du conseiller chargé des initiatives présidentielles et il fait ses comptes. Il les fait très bien : c’est un garçon instruit.
Ce qu’il calcule est simple. Cet homme dans le 4×4 et lui sont, l’un comme l’autre, sans emploi utile. La seule différence entre eux, c’est le décret. Et le jour où l’on décidera enfin de payer les gens pour ce qu’ils font plutôt que pour ce qu’ils taisent, c’est le garçon de Matoto qui sera embauché le premier, parce qu’il est le seul des deux à savoir encore travailler.
Il ne demande pas qu’on fusille qui que ce soit. Nous avons donné ; nous avons Boiro et Kindia dans nos livres de famille, et personne de sensé ne veut y retourner. Il demande la chose la plus modeste du monde : qu’un homme puisse sortir d’un gouvernement pour rentrer simplement chez lui. Sans titre, sans gyrophare, sans placard, et sans procès non plus. Vivant, libre, et redevenu ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : citoyen.
Le jour où cela arrivera, nous pourrons dire que nous avons une République. En attendant, nous avons une administration de plus, et c’est la seule qui ne connaisse pas la crise.
Ousmane Boh Kaba

