La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) intensifie ses démarches pour l’instauration de l’Eco, la future monnaie unique, afin de renforcer l’intégration économique et monétaire des États membres en 2027. Très enthousiaste au départ, la Guinée fait finalement faux bond.
Le dernier sommet des chefs d’État et de gouvernements des pays membres de la CEDEAO, les 18 et 19 juillet à Lungi (Sierra Leone), a annoncé l’entrée en vigueur dès l’année prochaine de la monnaie unique l’Eco dans l’espace communautaire. Mais lors du Conseil des ministres du 30 juillet, au Palais Mohammed V, le chef de l’État guinéen Mamadi Doumbouya a réaffirmé sa volonté de conserver le franc guinéen afin de maintenir la souveraineté monétaire de son pays.
Une décision qui suscite des réactions chez certains économistes interrogés par notre rédaction, à l’instar d’Alhassane Makanéra Kaké. « Pour aller dans une zone monétaire, il y a des conditions que chaque membre doit respecter. Malheureusement, à ce jour, aucun des pays candidats n’a pu respecter l’ensemble de ces conditions », a-t-il déploré d’entrée.
Alhassane Makanéra Kaké explique l’intérêt de conserver la monnaie guinéenne : « C’est elle qui permet à la Guinée de faire face à ses investissements et aux besoins de sa population. C’est elle qui est utilisée comme instrument de régulation budgétaire. Elle a toujours financé le déficit budgétaire pour éviter des problèmes. C’est elle qui fait également que les investissements publics sont financés. Si nous perdons la maîtrise de la monnaie, le taux d’investissement risquerait de chuter, la création d’emplois en prendrait un coup et les fournisseurs ainsi que les entrepreneurs auraient de grandes difficultés. »
« Nous ne sommes pas encore prêts »
Selon l’économiste, la Guinée n’est pas prête à intégrer une zone monétaire au motif que les bénéfices que la Guinée tire du maintien du franc guinéen sont largement supérieurs aux avantages potentiels de son adhésion à une zone monétaire « On n’est pas commandé par des institutions bancaires ou financières. Si on va dans une zone monétaire, la conséquence est qu’on ne pourrait pas augmenter les salaires à un moment donné lorsque les ressources fiscales internes n’évoluent pas. »
Alhassane Makanéra Kaké indique que la valeur d’une monnaie ne s’apprécie pas uniquement à travers les chiffres, mais repose plutôt sur la production : « Il ne suffit pas d’aller dans une zone monétaire où la valeur de la monnaie est très élevée quand on n’a pas d’argent. La pauvreté sera là parce que les coûts seront élevés. Ce sont les riches qui vont en bénéficier. » Il appelle les Guinéens à plus de réalisme : « Il ne faut pas se croire grand avant l’âge. Assumons nos décisions et sachons reconnaître que nous ne sommes pas encore prêts. »
Evolution de la position gouvernementale
Avant la prise de position du président Mamadi Doumbouya sur cette question d’intégration monétaire, l’ancien porte-parole du gouvernement se montrait optimiste, même si la sienne était loin d’être tranchée. Lors d’une conférence de presse animée au porte-parolat du gouvernement le 27 juillet dernier, Ousmane Gaoual Diallo rappelait que plusieurs instruments communautaires symbolisaient cette intégration progressive : « Les permis de conduire sont déjà des permis CEDEAO. Les passeports sont des passeports CEDEAO. Les cartes nationales d’identité évolueront également vers un format CEDEAO. Beaucoup de facteurs d’intégration sont déjà en cours de réalisation. »
Le ministre des Transports assurait que la création d’une monnaie unique représentait l’aboutissement naturel de ce processus d’intégration régionale en cours : « On ne peut pas avoir des passeports communs, des cartes d’identité communes, des permis communs et de nombreux autres documents communautaires, tout en laissant chaque pays évoluer seul sur le plan monétaire. À un moment donné, il faut oser pour renforcer l’intégration de la sous-région. » Comme quoi, la Guinée n’a pas osé faire le pas décisif.
Mariama Dalnada Bah

