Nous vous proposons la suite de la tribune du Dr DIAKITE Ibrahima Kalil publiée dans notre précédent numéro, intitulée « Le budget programme : Boussole de la Guinée pour une transformation structurelle de l’action publique. »
Au cœur du Budget Programme 2025, une innovation particulièrement ambitieuse mérite une attention analytique spécifique : le Budget Vert ou Green Budgeting. Défini par le Cadre de Paris de l’OCDE (2017), le Budget Vert désigne l’intégration systématique des enjeux environnementaux et climatiques dans l’ensemble du cycle budgétaire. Pour la Guinée, cette dimension revêt une acuité particulière : le pays doit simultanément exploiter massivement le minerai de fer de Simandou, activité intensive en carbone, et honorer ses engagements climatiques dans le cadre de la Contribution Déterminée au niveau National (CDN) soumise à la CCNUCC.
La réponse budgétaire à ce paradoxe fondamental est le mécanisme de compensation écologique obligatoire inscrit dans la Loi-Programme 2026–2030 : chaque tonne de fer exportée devra générer une contribution au Fonds National Climat et Environnement (FNCE), finançant des projets de reboisement, d’énergie propre et d’adaptation pour les communautés riveraines.
Répartition du Budget Vert 2025. Total : 1 250 Mds GNF (2,1% du budget) | Objectif 2028 : 4%

Source : DNB/MEF Guinée, Loi de Finances 2025 ; Loi-Programme 2026–2030, CNT Guinée
IX. Expériences africaines inspirantes, Maroc et Sénégal comme miroirs
La Guinée n’innove pas. Elle peut s’appuyer sur les leçons précieuses d’expériences africaines documentées, notamment le Maroc et le Sénégal, deux pays qui ont parcouru avec succès le chemin qu’elle emprunte aujourd’hui.
Le Maroc a adopté sa Loi Organique des Finances (LOF) en juin 2015, après cinq ans de concertation technique et politique, et généralisé le Budget Programme pour l’exercice 2020. Les résultats consolidés sont impressionnants : amélioration du taux d’exécution budgétaire de 71% à 89% entre 2015 et 2022 ; réduction du délai moyen de paiement de 45 à 22 jours ; création de 1 200 indicateurs de performance validés et obtention d’une note « A » à l’indice de transparence budgétaire Open Budget Survey 2022 avec un score de 70/100 (contre 46/100 en 2015). Le programme marocain de santé publique, avec son objectif de réduction de la mortalité maternelle de 30% d’ici 2025 et un taux d’exécution de 94,7%, illustre la puissance transformative d’un Budget Programme bien piloté.
Le Sénégal, qui a engagé sa réforme dans le cadre des Directives UEMOA 2009 et généralisé le Budget Programme à partir de 2020, présente un bilan tout aussi remarquable : réduction du déficit budgétaire de 4,8% à 3,2% du PIB entre 2019 et 2022 ; score PEFA passé de C (2016) à B+ (2021) ; progression de 22 points dans l’Indice Ibrahim de gouvernance africaine pour la composante gestion économique, et génération de 4,5% d’économies budgétaires par rationalisation des dépenses de fonctionnement.
Benchmarking africain. Performance des réformes Budget Programme (Sources : MEF Maroc 2022 ; MEF Sénégal 2023 ; DNB Guinée 2024)

Note : Taux d’exécution = dépenses d’investissement ; Score PEFA = évaluation Public Expenditure and Financial Accountability (A=100, D=0) ; Transparence = Open Budget Index /100
Le radar de benchmarking révèle sans ambiguïté le chemin parcouru et celui qui reste à parcourir. La Guinée, au stade initial du déploiement de son Budget Programme, présente des performances encore inférieures à celles du Maroc et du Sénégal sur la plupart des dimensions. Mais la trajectoire de ses indicateurs sur les trois dernières années montre une convergence dynamique vers les standards de performance de ces deux pays. Avec un score de transparence budgétaire encore modeste (environ 38/100 contre 70 pour le Maroc), la Guinée doit investir massivement dans la publication et la communication de ses RAP, la mise en ligne des données budgétaires et le renforcement du contrôle parlementaire.
X. LE TRIPTYQUE STRATÉGIQUE : BUDGET PROGRAMME, SIMANDOU 2040, ET LOI-PROGRAMME 2026–2030.
La singularité du moment guinéen tient à la simultanéité et à la cohérence de trois instruments stratégiques fondateurs, qui forment ensemble le triptyque de l’émergence. La Loi Plan 2026–2040 (Simandou 2040), adoptée par le CNT en 2024, fixe la vision de quinze ans : faire de la Guinée un pays à revenu intermédiaire, diversifié, inclusif et respectueux de son environnement naturel, en capitalisant sur la valorisation souveraine de ses ressources minières. La Loi-Programme 2026–2030, relais opérationnel quinquennal, programme les investissements structurants à hauteur de plus de 42 400 milliards GNF sur cinq ans, répartis entre infrastructure ferroviaire Simandou (15 000 Mds), énergie électrique (8 500 Mds), éducation et formation professionnelle (6 200 Mds), santé publique (4 800 Mds), agriculture (3 600 Mds), digitalisation de l’État (1 800 Mds) et transition écologique (2 500 Mds). Le Budget Programme, instrument budgétaire annuel, est le moteur d’exécution qui traduit ces ambitions en crédits, indicateurs et en résultats mesurables.
Le triptyque stratégique guinéen. Vision, Programme, Exécution

XI. RECOMMANDATIONS
Fondées sur l’analyse comparative des réformes africaines (Maroc, Sénégal, Rwanda, Afrique du Sud) et des évaluations FMI/Banque Mondiale de la réforme guinéenne
Les 10 clés d’une mise en œuvre optimale du Budget Programme



