Cette semaine, Le lynx a rencontré une vieille phrase abandonnée dans un placard poussiéreux. Elle portait une barbe de philosophe, des chaussures de plomb et un sourire de rescapée.

– Qui es-tu ?

– Je suis une vérité usée par les mensonges, répondit-elle.

– Ton nom ?

– « L’homme passe, l’œuvre reste. »

Wallahi ! La pauvre avait l’air fatiguée. Dans certains pays, on l’invite encore à dîner. Dans d’autres, on lui demande ses papiers avant de lui accorder le droit d’asile.

En Espagne, où les dirigeants ont encore quelques neurones de secours, on ouvre les hôpitaux aux sans-papiers. Là-bas, même lorsqu’on refuse à quelqu’un une nationalité, on ne lui refuse pas forcément une artère. On considère encore qu’un cœur qui bat n’est pas un délit. À fakoudou !

Chez d’autres champions autoproclamés de la civilisation moderne, on construit des murs pour empêcher les hommes de passer, mais on laisse passer les bombes, les préjugés et les discours qui nous transforment en formulaires ambulants.

L’homme passe. L’œuvre reste. La bonté aussi reste. La cruauté également. Et l’histoire possède une mémoire plus longue que les mandats présidentiels. À fakoudou !

La Coupe du monde a donné son coup d’envoi. La planète football est entrée en transe, les vuvuzelas se sont réveillées, les sponsors ont sorti leurs plus beaux sourires et les douaniers ont repris leur poste d’arbitres de touche. Le football rassemble les peuples. Les politi-chiens, eux, persistent à les découper en catégories. Le ballon franchit les frontières en 90 minutes ; certains hommes n’y arrivent pas en vingt ans. Wallahi ! Dans le grand championnat de notre époque, le ballon est rond mais les barrières restent carrées. Hé Kéla !

On sélectionne les hommes comme on trie des mangues. Mûr. Pas mûr. À jeter. À surveiller. À contrôler. À suspecter ! Quand le football prétend unir la planète, certains s’emploient à la découper en catégories raciales.

L’homme passe. L’œuvre reste. Et les humiliations aussi laissent des archives. Mais la vraie Coupe du monde se joue peut-être ailleurs. Dans nos quartiers, nos familles, nos écoles.

Dans une classe, quelque part entre l’avenir promis et le présent confus, un enseignant demanda à une élève de sortir. L’élève refusa.

Voilà comment commence parfois une tragédie moderne : deux refus qui se croisent sans jamais se comprendre. L’enseignant insista. L’élève resta.

Et entre les deux, l’autorité fit ce qu’elle fait parfois quand elle perd ses mots : elle les remplace par des coups de poings. Wallahi !

La classe, ce lieu censé fabriquer des phrases correctes et des équations équilibrées, s’est transformée en ring où les virgules deviennent des uppercuts.

Un enseignant rouant de coups une élève. Une scène simple, brutale, qui ne demande ni traduction ni dictionnaire. Mais dans notre système éducatif moderne, même la simplicité devient suspecte. Il faut toujours un comité pour expliquer pourquoi l’eau mouille.

Et comme si le réel ne suffisait pas, il a été filmé. Ah… la vidéo. Cette nouvelle bible sans apôtre, ce tribunal sans juge, ce miroir qui ne pardonne rien mais qui ne répare rien non plus. La vidéo a circulé. Et avec elle, le pays entier est devenu donneur de leçons, correcteur de discipline.

Très vite, le scénario a pris cette courbe que seule notre époque sait dessiner : l’absurde qui se prend pour une règle. L’élève filmée devient problème. La caméra devient faute. La victime devient dossier. Hé Kéla !

Dans certains cas, il suffit de survivre à une violence pour être suspecté de l’avoir provoquée.

Et pendant que les débats gonflent comme du pain mal levé, une autre information tombe, plus lourde que la première : l’enseignant, lui, reçoit des soutiens. Un donateur anonyme lui offre une moto. Un syndicat d’enseignants se range à ses côtés. À fakoudou !

Donc dans cette nouvelle grammaire sociale, le verbe frapper peut parfois se conjuguer au présent avec du soutien, surtout quand le sujet est bien entouré. On Chen fout !

Et dans les couloirs de nos écoles devenues théâtres de nos contradictions, une question flotte, sans réponse officielle : qu’enseigne-t-on encore exactement ?

Pendant ce temps, l’élève molestée et sa camarade qui a filmé risquent l’exclusion. Comme si le problème n’était pas ce qui s’est passé, mais le fait qu’on l’ait vu. Dans ce renversement discret mais profond, la vérité commence à ressembler à une faute de comportement. Et la violence, elle, à une opinion bien entourée.

L’homme passe, les traces restent. Mais parfois, dans certaines salles de classe, ce ne sont ni les œuvres ni les hommes qui restent. Ce sont les silences. Lourds. Épais. Et terriblement bien notés.

L’homme passe, l’œuvre reste. Et le traumatisme aussi. Alors les gens s’accrochent. À tout. À une pirogue. À un visa. À une promesse. À un mensonge. À une illusion. À une loterie. À un cousin imaginaire vivant à Toronto. À une photo devant une ambassade.

Nos opposants, eux, continuent leur tour du monde. Mais ce n’est jamais beau pour un pays de voir ses contradicteurs préférer l’exil à la contradiction. Une démocratie sans opposition ressemble à un match de football sans équipe adverse.

On marque beaucoup de buts. On célèbre beaucoup. On gagne toujours. Mais personne ne regarde. Mon Général bien-aimé a parlé démocratie à la tribune des « Nations Punies ». Très bien. Les mots sont beaux. Toujours beaux.

Le problème, c’est que les mots finissent un jour par demander leurs bulletins de salaire. Et demander des comptes.

Après le référendum, après les législatives, après les communales, chaque Guinéen tient désormais son propre tribunal intérieur. Et chacun rend son verdict en silence.

Si les choses continuent ainsi, il faudrait bientôt importer des électeurs comme on importe du riz. À ce rythme, le dernier citoyen resté au pays risque de voter pour lui-même sous le regard de sa propre silhouette. Tout bien considéré, l’histoire, cette vieille comptable insomniaque, finit toujours par présenter la facture. À fakoudou !

Sambégou Diallo

Billet- un chat m’a conté

Une antilope, courant comme une folle, passa près d’un éléphant.

L’éléphant :

– Antilope, pourquoi cours-tu comme ça ?

L’antilope :

– La police arrête toutes les chèvres du village. 

L’éléphant :

– Mais tu n’es pas une chèvre !

L’antilope :

– Avec notre justice actuelle, ça me prendra 20 ans pour prouver que je ne suis pas une chèvre, à fakoudou !

Et l’éléphant aussi se mit à courir, à sauter et à voler même. Cher ami, remplacez l’antilope par Sidya Touré et l’éléphant par qui vous savez. Hé Kéla !

SD

Billet- un chat m’a conté

Mon chat s’est levé, s’est étiré, puis a lâché:

Dans votre pays, tout passe.

Les présidents passent.

Les régimes passent.

Les slogans passent.

Les uniformes passent.

Les oppositions passent.

L’exil passe.

Les mensonges passent.

Les flatteries passent.

Même l’indignation passe…

Et moi j’ai compris que nous avons peut-être raté la forme de l’État, mais réussi celle de la passoire. À fakoudou !

SD