Publié aux éditions L’Harmattan Guinée, Noire, mère, docteure et précaire : le journal d’une anthropologue est né d’un double constat : celui de la précarisation croissante du travail en France et celui des difficultés rencontrées par de nombreux chercheurs dont les trajectoires académiques demeurent marquées par l’instabilité professionnelle. Cet ouvrage constitue à la fois une enquête ethnographique et un récit de terrain fondé sur une immersion prolongée dans plusieurs métiers peu valorisés mais indispensables au fonctionnement de la société.

Durant plusieurs mois, j’ai occupé différents emplois relevant des secteurs les plus fragiles du marché du travail : livreuse de journaux, ouvrière agricole, femme de ménage, aide à domicile ou encore commis de cuisine en EHPAD. L’objectif n’était pas seulement de décrire ces univers professionnels, mais d’en saisir les logiques internes, les rapports sociaux qui s’y déploient ainsi que les formes souvent invisibles de domination qui structurent le quotidien des travailleurs.

Cette démarche s’inscrit dans la tradition ethnographique fondée sur l’observation participante. Il ne s’agissait pas d’observer la précarité à distance, mais de l’éprouver dans sa matérialité la plus concrète : les horaires fragmentés, les contraintes physiques, les injonctions à la rentabilité, les rapports hiérarchiques, l’incertitude économique et les stratégies de survie développées par celles et ceux qui vivent dans ces conditions.

L’ouvrage est également traversé par une réflexion plus personnelle sur les trajectoires de mobilité sociale. Arrivée en France en 2005 dans le cadre du regroupement familial avec pour seul diplôme le brevet des collèges, j’ai repris mes études après la naissance de ma fille en préparant le DAEU avant d’intégrer l’université. Ce parcours m’a conduite jusqu’au doctorat en anthropologie, obtenu avec la mention très honorable avec félicitations du jury, accompagné d’une recommandation de publication de la thèse. Pourtant, comme de nombreux jeunes chercheurs, j’ai été confrontée à la précarité des statuts universitaires, à certaines formes de sournoiserie dans les recrutements, aux postes parfois fléchés, aux logiques de copinage ou d’entre-soi, à la succession des contrats temporaires ainsi qu’aux difficultés d’accès à un emploi stable dans l’enseignement supérieur.

L’un des chapitres les plus marquants concerne mon expérience comme livreuse de journaux. Chaque matin, la journée débutait à 3 h 30 pour récupérer les quotidiens avant d’effectuer les tournées jusqu’à 7 h 30. Cette activité, exercée dans l’obscurité et souvent dans l’isolement, m’a confrontée à une réalité rarement visible du grand public. Elle a également été le lieu d’expériences de racisme ordinaire, mon formateur me demandant à plusieurs reprises ce que « mangeaient les Noirs » et affirmant que ce type d’emploi convenait particulièrement aux personnes d’origine africaine, supposées être habituées aux travaux pénibles. Ces situations révèlent la persistance de représentations sociales qui assignent implicitement certaines catégories de population aux emplois les plus précaires.

Au-delà des conditions de travail, cette enquête interroge également les effets sociaux des migrations. J’y analyse notamment les obligations morales et économiques qui pèsent sur de nombreux membres des diasporas africaines, souvent placés au cœur d’attentes familiales importantes alors même qu’ils connaissent eux-mêmes des situations d’instabilité. Ces réalités demeurent largement absentes des discours idéalisés sur l’émigration et méritent, selon moi, d’être davantage discutées.

Une autre dimension importante de ce travail concerne l’articulation entre maternité et activité scientifique. Mère de trois enfants, j’ai inscrit une partie de mon travail ethnographique dans une forme de coprésence entre sphère domestique, déplacements de terrain et activité universitaire. Mes deux aînés ont ainsi été, à certaines périodes, associés à mes terrains de recherche en Guinée et au Tchad, et ont également été amenés ponctuellement dans l’espace universitaire lors de certains de mes enseignements. Cette configuration singulière de la recherche m’a conduite à penser la production des savoirs non pas comme une activité désincarnée, mais comme une pratique située, traversée par les temporalités familiales, les contraintes ordinaires et les ajustements du quotidien. Loin de constituer une discontinuité, cette articulation entre maternité et activité scientifique a contribué à enrichir ma compréhension des expériences de terrain, notamment des formes d’adaptation, de transmission et de socialisation différenciée.

À travers ces différentes expériences professionnelles, j’ai également observé certaines transformations contemporaines des pratiques managériales, notamment dans des environnements majoritairement féminins, ainsi que la montée des logiques de rentabilité et les tensions qui traversent aujourd’hui de nombreux espaces de travail. J’ai parfois été confrontée à des formes de management particulièrement dures, y compris entre femmes. Derrière les discours institutionnels sur la performance et l’efficacité se cachent parfois des formes de violence symbolique particulièrement difficiles à appréhender lorsqu’elles sont banalisées par les organisations elles-mêmes.

Cet ouvrage ne constitue ni un simple témoignage ni un récit autobiographique au sens strict. Il s’agit avant tout d’une enquête ethnographique qui prend pour objet les travailleurs invisibilisés, ceux dont le travail demeure indispensable mais dont les trajectoires restent largement absentes des espaces de représentation. Mon ambition est de contribuer à une meilleure compréhension des mécanismes contemporains de précarisation tout en redonnant une place à celles et ceux qui en font quotidiennement l’expérience.

Enfin, ce livre s’adresse également aux jeunes qui envisagent l’émigration comme une voie d’ascension sociale automatique. Sans nier les opportunités que peuvent offrir les mobilités internationales, il me semble essentiel de rappeler que les trajectoires migratoires sont souvent traversées par des difficultés économiques, administratives et sociales qui demeurent insuffisamment visibles dans l’espace public.

À travers cette enquête, j’ai souhaité montrer que la précarité n’est pas seulement une condition économique ; elle constitue également un révélateur privilégié des inégalités sociales, des rapports de pouvoir et des transformations contemporaines du travail. Comprendre ces réalités est, selon moi, une nécessité scientifique autant qu’un impératif citoyen.

Mes travaux se poursuivent aujourd’hui dans cette même perspective. J’ai d’ores et déjà entamé la rédaction d’un septième ouvrage qui traitera d’autres thématiques et prolongera ma réflexion sur les réalités sociales contemporaines, les parcours de vie et les dynamiques de transformation à l’œuvre dans nos sociétés.

Par Docteure Yassine Kervella-Mansaré, Anthropologue africaniste