C’est officiel. La Camarde a encore frappé. Toujours sans carte de presse, toujours sans accréditation, toujours sans conférence de presse ni conseil de rédaction. La mort ! Une vieille dame administrative, jamais élue mais éternellement titularisée, qui passe dans les vies comme un huissier dans les mauvaises nouvelles.
Le lundi 1er juin 2026, elle est allée récupérer Diallo Souleymane à Montréal. Ville polie, neige propre, silence discipliné. Rien à voir avec Conakry, ses motards endiablés et ses embouteillages monstres.
Sans préavis. Sans communiqué. Sans point de presse. Sans même laisser le temps aux imprimeries de comprendre qu’elles venaient d’être orphelines.
On le savait solide. Du genre à mordre les mollets du pouvoir et à recracher les excuses diplomatiques sans digestion. Mais il faut croire que même les félins finissent par s’essouffler. À fakoudou !
Le “Gros Lynx” s’est couché. Et dans ce pays, quand un Lynx se couche, ce n’est jamais vraiment une sieste. Quelle mauvaise manière de tirer sa révérence ! Laisser les clés de la cage aux fauves à une corporation journalistique orpheline, c’est presque un abandon de poste.
Très vite, les rues ont commencé à parler. Les salons aussi. Et même le silence – ce qui, en Guinée, est une forme avancée de communication politique.
Une question s’est mise à circuler, lente et insistante : Le Lynx va-t-il survivre après son fondateur ? Question mal posée. Ou plutôt une question dangereusement naïve. Car Le Lynx n’a jamais été un homme. C’est déjà une idée. Et dans ce pays, l’idée est un problème, et les problèmes ont une fâcheuse tendance à s’entêter.
Pendant des décennies, Souleymane Diallo a fait ce que peu osent faire sans costume pare-balles : regarder le pouvoir droit dans ses propres contradictions, et lui demander poliment de ne pas mentir trop fort.
Ministres recyclés, promesses reconditionnées, changement sous garantie limitée… tout passait sous la plume. Rien ne sortait indemne. Pas même les ego.
Et quand le pouvoir se prenait trop au sérieux, Le Lynx, lui, sortait son arme la plus dangereuse : la satire qui n’est pas un divertissement. Plutôt un sport de combat.
Williams Sassine l’avait compris avant tout le monde. Diallo Souleymane l’a transformé en méthode de travail. Au Lynx, on n’accusait pas toujours frontalement. On insinuait avec élégance. On piquait avec style. On blessait sans crier, ce qui est la forme la plus évoluée de la critique en cette terre à tension politique variable.
Aujourd’hui pourtant, le bureau a changé de température. La chaise du doyen ne grince plus. Elle fléchit. Le téléphone ne sonne plus. Il attend des ordres qui ne viendront plus.
Et quelque part, dans les couloirs de la rédaction à Kipé, une phrase flotte comme une poussière insistante : « Et maintenant ? »
Wallahi ! Voilà la vraie question. Pas celle de la mort. Elle, au moins, est organisée. Mais celle de la suite. Les puissants, eux, ont déjà commencé à observer. Certains avec une tristesse sincère. D’autres avec curiosité administrative. Et quelques-uns – toujours les mêmes – avec ce petit espoir mal assumé que Le Lynx devienne enfin plus calme. Hé Kéla !
Mauvais calcul. Puisque Le Lynx n’a jamais dépendu d’une seule main. Il dépend d’un réflexe. Celui de rire quand il faudrait pleurer. Celui de lire entre les lignes qui font semblant d’être droites.
Lorsque Williams Sassine est parti, certains avaient déjà commandé le cercueil médiatique. Le journal n’a pas eu la politesse de mourir. Il a continué. Têtu. Presque insolent. Comme s’il avait oublié de demander la permission.
Et aujourd’hui encore, certains refont le même calcul funéraire. On chen fout ! Le Lynx n’est pas un objet fragile posé sur la table de chevet d’un fondateur. C’est une institution, une irrévérence persistante, un réflexe d’insomnie politique.
Oui, Souleymane Diallo est parti. Et oui, cela fait quelque chose dans la gorge du pays. Mais ce départ n’est pas une fermeture.
C’est plutôt un changement de température dans une maison déjà habituée aux vents contraires.
Le « Gros Lynx » s’est couché, lassé sans doute de gratter là où ça fait mal dans un pays qui refuse de guérir. Mais la tanière, elle, n’a pas fermé les yeux. Elle observe, elle attend. Elle respire encore. Toujours avec ses archives pleines de vérités qui dérangent. Parce que le rugissement ne prend pas de retraite ! Il change simplement de souffle. Et de rythme cardiaque. Sous une autre plume. Sous une autre fatigue. Et une autre insolence. Mais toujours avec la même manie : refuser de se taire. Que les fossoyeurs de la liberté de la presse ne débouchent pas trop tôt leurs bouteilles.
Tant qu’il restera une plume pour déranger, une ligne pour contredire, une phrase pour refuser le conformisme, le silence du Lynx ne sera jamais total.
Repose en paix, Doyen. De là-haut, on te fait confiance pour aller croquer le diable. À fakoudou !
Sambégou Diallo
Billet – Le Lynx a passé l’arme à gauche, et la plume à droite
Et parce que certaines douleurs refusent de se laisser enfermer dans la prose, permettez-nous de déposer quelques vers au pied de la tanière du vieux Lynx.
Ce lundi-là, la plume a tremblé sous le ciel de Conakry,
Le rire s’est figé, emporté par le vent du départ.
Le grand veilleur de nos libertés, le cœur insoumis,
A déposé son encre pour un ultime et long voyage.
Fondateur du courage, bâtisseur de l’indépendance,
Tu as bravé les tempêtes, l’ire et les fers du pouvoir.
À travers Le Lynx, tu offrais à la Guinée l’espérance,
Celle de voir la vérité triompher chaque soir.
Ton regard acéré perçait les masques et les ombres,
Rien n’échappait à ton esprit si grand.
Quand la censure voulait rendre l’atmosphère sombre,
Ton humour éclatait, libre, juste et étincelant.
Doyen de la presse, maître de l’audace et du style,
Tu laisses un vide immense au pays des fiers lettrés.
Mais ton héritage reste vivant, noble et fertile,
Dans le cœur de chaque journaliste à jamais gravé.
Repose en paix, Souleymane, sous d’autres horizons,
Ton combat pour la vérité ne sera pas vain.
Le rugissement de ton journal résonne à l’unisson,
Et ton nom reste inscrit au panthéon des justes humains.
SD
Billet – un chat m’a conté
Un singe et un âne se croisèrent devant le palais Mamadi V.
L’âne dit au singe :
- Moi je porte toutes les charges, je traverse le désert des privations,
Pourtant on me rationne,
Toujours à sec.
Le singe lui répondit : - Moi je n’ai aucun fardeau mais je sais faire des grimaces dès qu’un minus-tre me regarde.
Un caméléon passait : - Moi je ne change jamais de veste,
Je me contente de prendre la couleur du chef.
Devinez qui est l’âne ou le singe. Mais le caméléon, c’est genre Makanéra. À fakoudou !
SD

