Ça y est. Le rideau est tombé dimanche 28 juin 2026, en même temps que le décret, lu à la télévision nationale dans la soirée comme on annonce la fin d’un mauvais feuilleton dont plus personne n’attendait la conclusion. Aladji Cellou Camara (DG) et Jean-Marie Soriba Coumbassa (DGA) ont pris la porte pour « inconduite ». Et avec eux s’achève le plus beau spectacle administratif que la Guinée ait connu depuis l’avant-dernier scandale. Saluons les acteurs. Ils ont joué juste. Trop, peut-être.
On a tremblé, tout de même. Vendredi 26 juin 2026, au siège de l’OGP, le drame a éclaté en plein open space. Une vidéo est devenue virale en quelques heures : un DG qui n’a plus d’autorité, un DGA qui l’agresse en direct sous les yeux d’employés médusés, et un troisième larron, téléphone au poing, qui filme la scène pour TikTok en espérant décrocher le trophée du « Meilleur réalisateur guinéen 2026 ». Un triptyque, comme on dit dans les beaux quartiers. Le cadrage était propre, la lumière correcte, le son audible : du grand art. En vingt-quatre heures, la séquence tournait sur trois pages à la fois, dont une — La Voix du Peuple Souverain, quatre mille deux cents abonnés et zéro vérification de faits — qui l’a sous-titrée en lettres rouges clignotantes. La pièce était lancée. Le public était assis. Restait à distribuer les rôles : le bourreau, la victime, et surtout, les figurants.
« Le rideau retombe »
Heureusement, la raison l’a emporté quarante-huit heures plus tard. Les plaisantins ont été débarqués. L’ordre hiérarchique — ce vieux concept qui consiste à respecter celui qui est placé au-dessus de vous — a été rétabli par décret, ce qui en dit déjà long sur l’état du concept. Alya Camara, ex-directeur des ressources humaines, assure l’intérim. Le rideau retombe. Les lumières se rallument. Ouf.
Mais ne nous leurrons pas. Ce décret n’est qu’un pansement sur une hémorragie. L’indiscipline dans l’administration guinéenne n’est pas un accident de parcours — c’est un mode de fonctionnement, presque une mise en scène. Dans nos ministères, nos régies et nos directions, la chaîne de commandement est devenue aussi flexible qu’un chewing-gum en plein soleil. Le subordonné conteste le chef, le chef conteste le ministre, et le ministre conteste le président, mais à voix basse, évidemment, dans les coulisses, là où les caméras n’entrent pas encore. C’est la démocratie participative, version guinéenne. Une troupe où chacun veut le premier rôle et où personne ne veut souffler le texte.
La claque
Les réseaux sociaux ont achevé le travail. Au XIXᵉ siècle, les théâtres parisiens employaient une claque : des spectateurs payés pour applaudir au bon moment, huer l’adversaire, déclencher l’enthousiasme sur commande. Nous avons fait mieux. Nous avons numérisé la claque. Aujourd’hui, n’importe quel agent mécontent sort son téléphone, filme son supérieur en train de parler, et poste ça en légende : « Vous avez vu ce qu’il a dit ? Quelle honte ! ». Et aussitôt, la claque entre en scène. Des centaines de jeunes, dont le seul diplôme est un compte Facebook bien alimenté, montent au créneau pour défendre l’opprimé. Qu’importe que l’opprimé ait agressé son chef — l’essentiel, c’est le like. Qu’importe que le chef ait, lui aussi, sa part de responsabilité dans ce fiasco — l’essentiel, c’est qu’il ait été « humilié » et qu’il mérite, lui aussi, son régiment d’applaudisseurs prêts à tout pour la cause. Car chaque camp a ses jeunes, chaque camp a ses communicants, chaque camp a sa logique du ventre.
Et la claque connaît son texte par cœur. Elle fonctionne en répons, comme un chœur antique, sauf que le chœur antique, lui, avait au moins lu la pièce.
D’un côté de la scène, ceux qui défendent le filmeur. « Il a agressé son chef ? C’est rien, c’est un bon gars. » « Il a filmé tout le monde sans consentement ? Oh, il est drôle au moins ! » « Il a bafoué la hiérarchie ? Mais la hiérarchie, c’est bourgeois, frère ! » « Laissez-le respirer, il a démasqué le système ! » « Un vrai patriote, celui-là, regardez comme il cadre bien. »
« La politique du ventre »
De l’autre côté, ceux qui pleurent le DG. « C’est un martyr, il ne méritait pas ça. » « Un homme intègre, on l’a piégé, tout était calculé. » « Sans lui, l’OGP s’effondre dans la semaine. » « Sept ans de bons et loyaux services, et voilà comment on le remercie. » « Rendez-nous notre DG ! »
Deux chœurs, une même partition : celle de l’estomac. Et au milieu, l’institution, ce public payant qui a oublié qu’il avait acheté un billet.
On ne peut pas leur en vouloir, à ces jeunes. Franchement, soyons indulgents. La plupart sont sans métier. Leur unique activité professionnelle, c’est « communicant sur Facebook ». Ils se lèvent, ils scrollent, ils commentent, ils partagent, ils vivent — et parfois survivent — de ça. Alors forcément, quand quelqu’un qui te nourrit — ou plutôt, qui te file trois mille francs et un crédit d’appel en échange de deux ou trois commentaires bien sentis — se fait débarquer, tu montes au créneau. La reconnaissance, l’amitié ? Non. La logique du ventre, mon cher. Celui qui remplit ton assiette mérite ton soutien, qu’il ait raison ou tort. C’est la règle d’or des planches numériques.
Et pourtant. Arrêtons un instant le sarcasme, le temps d’une phrase. Ces enfants-là, qui débitent leur indignation à la commande, n’ont pas choisi ce théâtre : ils n’avaient simplement nulle part ailleurs où jouer. On leur a vendu un pays sans emplois et un téléphone à crédit, puis on s’étonne qu’ils en aient fait leur seul gagne-pain. La honte, si honte il y a, n’est pas tout à fait de leur côté.
« Facebook, la profession qui recrute sans interruption »
Voilà. C’est dit. On reprend. Car au fond, à ce stade du spectacle, pourquoi continuer à faire semblant ? Soyons enfin sérieux et tirons les conclusions logiques de la situation. Puisque le communicant Facebook est désormais la seule profession qui recrute sans interruption dans ce pays, officialisons la chose. Créons le Ministère de la Communication de Crise. Donnons à nos applaudisseurs un badge plastifié, une grille salariale, une prime de virulence indexée sur le nombre de partages et un treizième mois calculé sur les vues. Organisons un concours national du meilleur commentaire vengeur, avec jury et trophée — le fameux trophée du Meilleur réalisateur guinéen, enfin institutionnalisé. Au moins, nos jeunes cotiseraient à la CNSS. Au moins, la claque aurait un statut. Au moins, le chaos serait administré dans les règles, avec un organigramme, des notes de service et, pourquoi pas, un sous-directeur chargé des hashtags. Ce serait toujours plus discipliné que l’administration qu’on prétend sauver.
Mais revenons aux choses sérieuses, si tant est qu’il en reste. Le décret est tombé. Les têtes sont tombées. C’est bien. Mais si demain, dans une autre direction, un DGA recommence ; si un employé ressort son téléphone ; si un DG se laisse marcher sur les pieds, on rejouera la même pièce, mot pour mot, avec une nouvelle distribution. Car ce feuilleton-là a ceci de particulier qu’il ne connaît jamais de saison finale. Coupez une intrigue, il en repousse deux — et elles ont déjà leur bande-annonce, leur affiche, et leur claque chauffée à blanc dans les commentaires. L’indiscipline guinéenne est l’unique production nationale garantie sans interruption.
Alors oui, Doumbouya a sévi le 28 juin 2026, et le rideau est tombé pour cette fois. Bravo ! Mais ne nous y trompons pas : ce n’était qu’une représentation. La pièce, elle, ne fait que commencer, et la salle est déjà pleine pour la prochaine. En attendant le lever de rideau, on peut toujours compter sur nos trois mille mercenaires du clavier. Eux, au moins, sont fidèles au poste. Toujours prêts à défendre leur camp, à commenter, à partager, à s’indigner sur commande. Leur solde ? Quelques francs, un crédit d’appel, et l’illusion d’exister. Et pendant que le pays brûle, ils veillent. Le pouce levé. Le clavier fumant. La conscience tranquille.
Ousmane Boh Kaba

