Pour la première fois de son histoire, la République de Guinée a introduit les langues nationales dans sa Constitution, marquant ainsi un tournant majeur dans la manière dont l’État envisage désormais la place des langues dans la vie publique, l’éducation, la culture et l’administration. Cette décision, hautement symbolique et politiquement sensible, est porteuse d’espoir, mais aussi de nombreuses interrogations. (Fuite et faim)
V — Capitaliser sur les acquis pour éviter un retour permanent en arrière
Sur le plan historique, régional et institutionnel, une grande partie des questions liées à l’orthographe harmonisée des langues africaines est déjà réglée depuis longtemps. Dès la Conférence de Bamako de 1966, organisée sous l’égide de l’UNESCO, l’Afrique a engagé un vaste processus d’harmonisation orthographique destiné précisément à éviter le désordre linguistique que certains tentent aujourd’hui de réintroduire.
Depuis cette date, plusieurs États africains ont officiellement légiféré sur l’écriture de leurs langues nationales. Le Mali l’a fait en 1967 puis en 1982. Le Sénégal en 1969, en 1980 puis en 2005, à travers un décret signé par le président Abdoulaye Wade et le Premier ministre de l’époque, Macky Sall. Le Burkina Faso en 1979. La Mauritanie en 1981. Le Niger en 1999. La Guinée elle-même a adopté l’ordonnance n°019/PRG/SGG du 10 mars 1989 fixant l’orthographe de ses langues nationales. Aucun de ces pays n’envisage aujourd’hui de revenir sur ces acquis fondamentaux.
Mieux, certains États avancent désormais vers des étapes beaucoup plus ambitieuses. Le Sénégal, à travers le Modèle Harmonisé d’Enseignement Bilingue au Sénégal (MOHEBS), prépare la généralisation progressive de l’enseignement bilingue L1-L2 à grande échelle à l’horizon 2028. Cette avancée n’est pas le fruit du hasard. Elle repose sur la stabilité de son cadre linguistique et orthographique, stabilité qui a permis d’attirer des partenaires techniques et financiers ainsi que d’importants programmes d’accompagnement.
Pendant ce temps, la Guinée continue parfois à débattre de questions qui ont déjà été tranchées depuis plus d’un demi-siècle. Ce retard a un coût immense. Il fragilise notre crédibilité, ralentit les financements potentiels et entretient un climat d’incertitude linguistique incompatible avec toute politique éducative sérieuse.
La Guinée, qui fut pourtant l’un des symboles de la souveraineté culturelle africaine au lendemain des indépendances, ne peut pas se permettre d’être aujourd’hui en contradiction avec elle-même. Elle ne peut pas, d’un côté, avoir adopté des textes officiels et participé à des dynamiques panafricaines d’harmonisation et, de l’autre, tolérer une anarchie orthographique permanente.
Notre pays ne doit pas devenir le maillon faible d’une politique africaine de normalisation linguistique. Il doit, au contraire, en être un exemple de cohérence.
Pour éviter un retour permanent en arrière et condamner encore nos langues à des décennies de retard, cette réforme doit capitaliser sur tout ce qui a déjà été fait auparavant. Elle doit préserver les acquis pertinents, améliorer ce qui mérite de l’être et observer lucidement les expériences qui ont réussi ailleurs.
VI — Les langues transfrontalières : une réalité que la Guinée ne peut ignorer
Dans ce projet de constitutionnalisation des langues nationales, un élément fondamental doit être pris en compte avec le plus grand sérieux : le statut des langues transfrontalières.
Certaines langues guinéennes ne vivent pas uniquement à l’intérieur des frontières nationales. Elles évoluent dans des espaces linguistiques communs à plusieurs États et sont encadrées par des législations sous-régionales, continentales et parfois internationales.
Le pulaar-fulfulde constitue l’exemple le plus parlant. Cette langue est parlée dans plus de vingt pays d’Afrique de l’Ouest, d’Afrique centrale et jusqu’en Afrique de l’Est. Dans plusieurs de ces États, des décrets officiels fixent déjà son orthographe, son enseignement et son statut. Certains de ces textes remontent à 1967 ou 1969. Tous s’inscrivent dans la continuité de l’accord de Bamako de 1966 et des orientations soutenues par l’Union africaine.
Toute tentative d’adopter aujourd’hui une écriture différente de celle reconnue par ces États reviendrait, volontairement ou non, à marginaliser les Peuls de Guinée et à les couper progressivement des autres communautés peules du continent.
Même en Guinée, l’Etat a déjà fixé officiellement l’orthographe des langues nationales. Il est donc inconcevable qu’un pays comptant une importante population peule choisisse une voie orthographique différente de celle utilisée par les autres États concernés et reconnue par les institutions internationales qui financent depuis des décennies l’alphabétisation, la formation, la sauvegarde et la traduction dans ces langues.
Il est également impensable que les autorités actuelles valident plusieurs systèmes d’écriture pour une seule langue, car une langue avec plusieurs systèmes est considérée comme une langue non stabilisée sur le plan orthographique, donc non écrite. Avec les avancées enregistrées dans cette langue, que certains qualifient comme étant la langue la plus écrite en Afrique après l’arabe, l’État guinéen ne peut pas accepter de prendre une décision qui ramènerait cette langue — en l’occurrence le peul — à une situation de désordre orthographique permanent.

Autrement dit, cela reviendrait à créer une situation où un enfant Diallo de Guinée devrait apprendre sa langue dans un alphabet différent de celui d’un Diallo du Burkina Faso, du Mali, du Sénégal ou de la Mauritanie. Le gouvernement guinéen doit refuser d’être à l’origine d’une confusion aussi incompréhensible que dangereuse.
Dans tous les pays du monde, des associations peuvent promouvoir une langue, l’enseigner ou la célébrer culturellement. Mais les normes orthographiques et les politiques linguistiques relèvent exclusivement des États.
Les individus, les associations, les ONG et même les grandes entreprises technologiques comme Google, Microsoft ou Apple se conforment normalement aux décisions souveraines des États.
Seule l’Afrique semble parfois accepter que des individus tentent d’imposer des normes linguistiques à des millions de personnes, sans mandat scientifique ni légitimité étatique.
Une personne ne peut pas, grâce à ses réseaux ou à son lobbying, aller dire à Google ou à Microsoft : « Voici désormais l’écriture officielle de millions de personnes », sans consultation des États concernés ni des institutions compétentes. Il convient d’ailleurs de rappeler que les caractères phéniciens dits latins utilisés pour la transcription du pulaar-fulfulde étaient déjà intégrés depuis de nombreuses années dans les systèmes d’Unicode, de Microsoft, de Google et d’autres grandes plateformes numériques, conformément aux normes adoptées par les États et les institutions compétentes. Ces standards existaient donc bien avant l’apparition des initiatives privées visant à promouvoir de nouveaux systèmes d’écriture pour cette langue.
À mon avis, les États africains doivent taper du poing sur la table et rappeler Unicode Consortium à l’ordre afin que cette cacophonie cesse immédiatement.
Le pulaar-fulfulde et le mandenkan sont parlés dans plusieurs pays voisins et leurs orthographes sont déjà stabilisées et encadrées officiellement depuis des décennies. Aucun des États qui l’ont fait ne reviendra sur ces acquis. Si la Guinée choisissait aujourd’hui de multiplier les orthographes pour une seule et même langue, elle se placerait elle-même en situation de retard historique par rapport à ses voisins. Par exemple, pendant que le Sénégal prépare la généralisation de l’enseignement bilingue harmonisé, la Guinée continue parfois de débattre de questions réglées depuis plus de soixante ans.
Notre pays ne doit pas céder à l’identitarisme, au communautarisme ou à une fausse fierté linguistique au détriment du pragmatisme, de l’interconnexion africaine et des exigences du monde moderne.
VII — Éviter que l’enseignement des langues nationales ne devienne un facteur de médiocrité et de balkanisation
L’introduction des langues nationales dans la Constitution donnera inévitablement naissance à une loi organique chargée de définir les modalités concrètes d’application de cette réforme.
Cette loi abordera nécessairement la question de l’enseignement des langues nationales et par elles dans les écoles et dans les centres d’alphabétisation.
C’est précisément à ce niveau que la vigilance doit être maximale. Si cette réforme est mal pensée, elle risque de produire l’effet inverse de celui recherché. Elle pourrait transformer l’enseignement des langues nationales en facteur de confusion, de discrimination ou même de médiocrité éducative.
Pour éviter cela, la future loi organique devra être réfléchie avec rigueur, profondeur et lucidité. Elle devra garantir l’égalité entre les citoyens, faciliter l’apprentissage et préserver la cohésion sociale.
Les langues nationales ne doivent pas devenir un obstacle supplémentaire pour les enfants guinéens. Elles doivent devenir des outils d’émancipation intellectuelle et de connexion entre les citoyens.
Comme cela a déjà été indiqué dans les chapitres précédents, l’un des plus grands dangers d’une mauvaise réforme linguistique réside dans la multiplication des systèmes d’écriture et dans la charge cognitive inutile qu’elle pourrait imposer aux enfants guinéens.
Un enfant ne doit pas être condamné à apprendre plusieurs alphabets différents simplement pour pouvoir lire et écrire les langues de son propre pays.
Si un enfant peut apprendre déjà les caractères phéniciens dits latins à travers le français et les langues nationales harmonisées, il serait contre-productif de lui imposer, en plus, un système graphique entièrement différent pour chaque langue nationale qu’il souhaiterait apprendre.
Une telle orientation compliquerait inutilement l’apprentissage et risquerait de détourner progressivement les nouvelles générations de leurs propres langues.

Comme évoqué plus haut, un enfant guinéen pourrait se retrouver à devoir apprendre simultanément plusieurs systèmes d’écriture : celui utilisé pour le français, un autre pour sa langue maternelle, un autre encore pour une deuxième langue nationale, sans oublier éventuellement l’arabe pour l’apprentissage religieux. Une telle surcharge cognitive créerait inévitablement des inégalités et des difficultés supplémentaires.
L’enseignement des langues nationales doit, au contraire, favoriser la circulation des savoirs et la communication entre les citoyens.
Un enfant vivant au Fouta, par exemple, doit pouvoir apprendre librement le pulaar, mais aussi le soussou, le mandinkakan ou toute autre langue nationale s’il le souhaite. De la même manière, les ressortissants d’autres régions vivant au Fouta doivent pouvoir apprendre soit leur propre langue, soit la langue de la région où ils vivent, sans obstacle administratif, psychologique ou orthographique. Ce principe est essentiel pour éviter la balkanisation linguistique du pays.
L’erreur commise sous le régime de Sékou Touré, qui consistait à enfermer l’apprentissage des langues dans des logiques régionales rigides, a laissé des traces profondes dans la mémoire collective.
Dans certains milieux intellectuels guinéens, le simple fait d’évoquer aujourd’hui l’enseignement des langues nationales provoque encore des réactions de rejet ou de méfiance. Beaucoup gardent le souvenir d’un système ayant parfois produit plus de confusion et de médiocrité que de résultats concrets.
C’est précisément pour cette raison que la future réforme devrait être pensée autrement. Elle ne doit pas reproduire les erreurs du passé. Elle doit, au contraire, construire un système souple, harmonisé, moderne et ouvert, capable de renforcer l’unité nationale au lieu de fragmenter davantage la société guinéenne.
VIII — Refuser le fanatisme linguistique, l’obscurantisme et les décisions conflictogènes dans notre pays
Si la promotion de nos langues devient l’apanage des plus fanatiques parmi nous, alors il faudra sérieusement s’inquiéter pour leur avenir.
L’un des grands problèmes contemporains de notre époque est la montée de la paresse intellectuelle et le triomphe de ce que l’on pourrait appeler « l’ignorant savant » : des personnes convaincues de maîtriser des sujets qu’elles n’ont jamais étudiés sérieusement.
Les réseaux sociaux aggravent considérablement cette situation. Aujourd’hui, n’importe qui peut lancer un direct vidéo sur les réseaux sociaux, parler de linguistique, d’histoire ou de politique linguistique et culturelle et devenir instantanément « expert » aux yeux d’un public parfois peu informé.
Lorsqu’une personne tente ensuite de corriger ces approximations ou d’introduire un débat sérieux, elle s’expose souvent aux insultes, aux accusations et aux campagnes de dénigrement.
Dans certains espaces des réseaux sociaux, cette dérive a déjà atteint un niveau extrêmement préoccupant. Des discours haineux, des insultes, des intimidations et parfois même des menaces accompagnent désormais certains débats autour des systèmes d’écriture.
Toute personne qui refuse d’adhérer aveuglément à certains projets ou qui tente simplement d’introduire une réflexion critique peut rapidement être traitée de traître, de renégat, d’agent de l’Occident ou encore d’ennemi de l’Afrique.
Même l’héritage intellectuel de grandes figures africaines respectées à travers le monde, comme Amadou Hampâté Bâ ou le professeur Alfa Ibrahima Sow, est parfois attaqué ou discrédité simplement parce qu’ils furent parmi les principaux artisans des travaux d’harmonisation linguistique issus de la conférence de Bamako de 1966. Du reste, même après cette Conférence, ce sont des linguistes peuls chevronnés, des enseignants peuls, des pédagogues peuls, des didacticiens peuls, des dialectologues peuls, des terminologues peuls, qui se sont réunis régulièrement dans des instances officielles et régulières pour proposer et fixer l’orthographe unifiée et universelle de leur langue -le pulaar-fulfulde- en caractères latins.
Ce climat est extrêmement dangereux pour l’avenir de nos langues. Une langue ne peut pas se développer sainement dans un environnement dominé par la peur, l’intimidation, les campagnes de dénigrement et la radicalisation des débats.
L’État guinéen doit donc empêcher que plusieurs systèmes d’écriture concurrents continuent à prospérer anarchiquement au point d’alimenter des affrontements idéologiques, communautaires ou religieux aux conséquences imprévisibles pour les générations futures.

Depuis plusieurs années en Guinée, on entend circuler des discours affirmant qu’un système d’écriture serait « soutenu par les chiites guinéens », tandis qu’un autre devrait être défendu par les sunnites : une pure invention destinée à engranger des adeptes pour certains pictogrammes. Ces affirmations sont profondément absurdes et révèlent surtout le niveau de confusion qui s’est installé dans certains débats linguistiques.
Dans certains discours, on voit même apparaître des comparaisons artificielles entre certains pictogrammes récents et l’hébreu. Pourquoi ? Dans quel objectif ? Qui cherche-t-on réellement à convaincre à travers ces rapprochements symboliques ? Et si ces pictogrammes « inventés » pour le pulaar n’avaient pas des objectifs cachés ?
J’espère de tout cœur que les Hébreux ne seront pas dupes et qu’aucune organisation, aucune fondation, ne tombera dans cette machination visant à œuvrer en coulisses à l’anéantissement des acquis séculaires de la langue peule.
Aider la langue peule, c’est respecter les décisions de nos États où cette langue est parlée et réglementée, et non contribuer à multiplier ses systèmes d’écriture.
Espérons qu’aucune organisation religieuse, dans quelque pays que ce soit — Israël, les États-Unis ou d’autres encore —, ni aucune agence de communication, n’acceptera de jouer un rôle de déstabilisation de nos langues africaines et, en particulier, de la langue peule, qui est aujourd’hui l’une des plus concernées et des plus menacées dans son équilibre actuel.
La politique linguistique d’un pays ne doit pas être transformée en terrain de confrontation religieuse ou géopolitique.
Ce qui doit guider la Guinée, ce n’est ni la passion identitaire, ni les influences extérieures, mais uniquement l’intérêt stratégique du pays et l’avenir de ses populations. Les responsables politiques, administratifs et intellectuels devront donc faire preuve d’une très grande fermeté face aux tentatives de manipulation, de récupération et parfois même de corruption qui entourent ces questions.
Comme le rappelait le professeur Alfa Ibrahima Sow :« Lorsque ce sont les plus fanatiques ou les plus ignorants parmi nous qui prennent le relais pour la promotion de nos langues, on doit craindre pour leur avenir, car ils vont penser que tout le monde est prêt à faire les mêmes efforts qu’eux, alors qu’une langue a besoin de simplicité. Si on les laisse faire, ils vont tout rendre complexe, compliqué et inaccessible, le contraire de ce dont nos langues ont besoin pour s’épanouir et se développer. »
IX — Conclusion : choisir enfin la cohérence, la simplicité et l’avenir
L’introduction des langues nationales dans la Constitution guinéenne représente une opportunité historique. Mais cette opportunité ne produira ses effets positifs que si elle repose sur une réflexion sérieuse, cohérente et profondément tournée vers l’avenir.
Cette réforme ne doit être ni portée par l’émotion, ni devenir l’outil de militants, de lobbys ou de groupes cherchant à instrumentaliser les langues à des fins identitaires, politiques ou même de simple gagne-pain.
Elle doit être construite sur le travail d’experts compétents, capables de comprendre les enjeux historiques, éducatifs, technologiques et géopolitiques liés à la question linguistique.
Elle doit s’inscrire dans la continuité des décisions déjà prises par la Guinée, par les autres États africains et par les institutions continentales et internationales.
Elle doit tenir compte de l’accord de Bamako de 1966, des décrets existants, des langues transfrontalières et des millions d’Africains qui partagent déjà des espaces linguistiques communs.
Elle ne doit pas devenir un facteur de division, mais un facteur d’unité, de cohésion sociale et de modernisation.
Elle doit surtout éviter de replonger notre pays dans un éternel recommencement où chaque génération serait contrainte de rouvrir des débats déjà tranchés par les précédentes.
La Guinée possède aujourd’hui l’occasion de bâtir une politique linguistique moderne, équilibrée et visionnaire. Une politique qui protège toutes les langues nationales sans les opposer. Une politique qui facilite l’apprentissage au lieu de le compliquer. Une politique qui relie la Guinée à l’espace africain au lieu de l’enfermer dans des logiques sectaires et isolées.
Le véritable enjeu n’est pas seulement linguistique. Il concerne la place que la Guinée souhaite occuper dans l’Afrique de demain.
Une Afrique capable de protéger ses langues sans se fragmenter. Une Afrique capable de moderniser ses systèmes éducatifs sans rompre avec son histoire. Une Afrique capable de construire son avenir sans détruire les fondations déjà posées par les générations précédentes.
Et c’est précisément pour cette raison que tout ce travail accompli depuis des décennies ne doit pas être jeté pour recommencer éternellement les mêmes débats. Comme le dit l’adage : « Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain ».
Je terminerai cette tribune par les propos bouleversants d’un grand érudit peul venu du Nigeria lors d’un séjour en Guinée, à l’occasion de l’inauguration de la mosquée de Fatako en 2016.
Durant son séjour, certaines personnes lui remirent dans son logement des ouvrages rédigés dans de nouveaux systèmes d’écriture récemment apparus en Guinée pour la langue peule.
En découvrant ces documents, l’homme resta longuement silencieux, visiblement bouleversé et profondément attristé. Puis, les larmes aux yeux, il finit par dire en substance :
« Peuls de Guinée, où voulez-vous encore nous ramener ?
Nous aussi, au Nigeria, nous avons connu d’autres systèmes d’écriture pour le fulfulde, en plus de l’ajami. Pendant des décennies, nous avons traversé des débats, des divisions avant de comprendre qu’une langue ne peut pas se développer durablement dans la dispersion.
De grands hommes comme Amadou Hampâté Bâ, le professeur Alfa Ibrahima Sow et bien d’autres intellectuels africains ont travaillé sans relâche pour convaincre nos États et nos peuples qu’il fallait harmoniser l’écriture de notre langue afin de la sauver de la division et du désordre.
Ce travail existe maintenant depuis plusieurs décennies. Nous y avons investi, écrit des livres et traduits le Saint Coran avec le système reconnu à Bamako en 1966. Et aujourd’hui, cinquante ans plus tard, c’est encore chez vous, en Guinée, pays du professeur Alfa Sow lui-même, que l’on veut replonger notre langue dans les mêmes querelles et les mêmes débats stériles.
Pourquoi vouloir changer d’écriture alors que celle que nous utilisons déjà convient parfaitement à notre langue et qu’il existe désormais une immense production littéraire, scientifique et éducative dans cet alphabet ? »
Ce témoignage résume à lui seul le sentiment de fatigue, d’incompréhension et parfois même de désespoir que ressentent de nombreux intellectuels africains face au retour permanent de débats que plusieurs générations avaient pourtant réglés définitivement. La Guinée n’a pas le droit d’échouer une seconde fois.
Tidiane Maloun BARRY, Journaliste

