Le 6 janvier, le ministre Alpha Bacar Barry qui trône au sommet de l’Enseignement supérieur guinéen a bien voulu nous parler de sa réforme des programmes de Master et de Doctorat dans le bled. Pour le reste, bon appétit !
Le Lynx : Quel est le processus de recrutement des enseignants chercheurs en Guinée ?
Alpha Bacar Barry : Il faut commencer par la genèse de cette vision et de ce projet. Nous avons entamé, depuis 2021, un processus de refonte de notre système en mettant en place des commissions scientifiques de révision des curricula ainsi que des programmes de formation, mais surtout la relance des programmes de Master et de Doctorat. Cela nécessite forcément un recrutement d’enseignants qualifiés, expérimentés, qui peuvent venir avec nous pour construire des programmes de formation qui répondent aux besoins de notre économie. Nous avons commencé par des enseignants guinéens inscrits chez nous, qui sont déjà fonctionnaires guinéens, que nous avons mis dans un programme de formation des formateurs appelés «5000 Masters, 1000 PSD». Ce programme suit son cours normal. Mais, pour accélérer le processus, nous avons eu la vision de recruter des enseignants chercheurs venant de tous les pays du monde, qualifiés, avec de l’expérience, avec lesquels nous pouvons travailler à redynamiser nos programmes de Master, nos programmes de Doctorat. Cela nous permet d’avoir des programmes aux standards internationaux, de garder nos enfants ici en Guinée et de leur permettre d’avoir accès à un enseignement supérieur de qualité.
Ces investissements ne sont pas des investissements à long terme. Nous voulons que ces investissements puissent apporter l’impact nécessaire pour redynamiser et améliorer les capacités organiques de notre système d’enseignement supérieur à se régénérer lui-même, à mettre en place des programmes doctoraux capables de produire des docteurs guinéens dans plusieurs domaines, mais surtout de permettre à la Guinée d’avoir des enseignants qui soient à la fois compétents et surtout compétitifs sur le marché ouest africain.
Êtes-vous satisfait des résultats obtenus ?
Oui, l’année dernière, nous avons recruté 155 enseignants chercheurs, détenteurs de PHD. Des Guinéens et des étrangers, nous préférons les appeler « des non guinéens », parce que chez nous, il n’y a pas d’étrangers, nous les considérons tous comme étant des Guinéens. Ils sont pour la plupart des Africains venant du Sénégal, du Bénin, du Togo, du Burkina Faso, de la Côte D’Ivoire. En dehors du continent, ils sont de France, du Canada, de Suisse. C’est pour nous un formidable instrument pour encourager les Africains de la diapora à revenir sur le continent et à mettre leurs compétences au service des Africains.
Le premier impact de cela, c’est l’amélioration considérable des ratios enseignants chercheurs qualifiés contre étudiants. Nous avons pu, avec leur concours, avoir beaucoup plus de programmes de coopération entre nos universités et les universités du monde. Mobiliser plus de ressources dans la recherche et l’innovation, mais surtout, ce qui est important, co construire avec eux près de 80 programmes de Master qui vont être implémentés et qui vont permettre à 2 400 personnes d’avoir accès à des études, à des programmes de Master. Ce n’est qu’un début, l’impact réel de ce programme ne pourra se ressentir que dans les cinq prochaines années. Le premier objectif, redynamiser les écoles doctorales, développer les programmes doctoraux, qualifier nos enseignants qui vont enseigner dans nos différentes institutions d’enseignement supérieur local.
Ces enseignants étrangers n’ont-ils pas eu de problèmes d’intégration ?
Nous avons mis en place un programme d’intégration en collaboration avec les Institutions d’enseignement supérieur qui les recrutent, le ministère n’est qu’un facilitateur. Il y en a qui sont déployés à Nzérékoré, à Labé ou à Boké. Leur intégration a été difficile au début, parce que c’est un projet qui venait de commencer, mais maintenant nous avons de l’expérience. Mais, vous savez aussi, cela c’est une petite boutade, la Guinée n’attire pas, mais retient. Ces conditions de travail sont plus ou moins acceptables et de qualité, ces enseignants trouvent maintenant du plaisir à enseigner et à se reconnecter aussi avec leurs pays. Pour vous donner un exemple, les enseignants maliens définissent avec les enseignants de l’Université de Kankan par exemple, un lien de coopération très actif et très dynamique avec les universités du Mali. La même chose se fait avec le Sénégal, avec la Côte D’Ivoire. Nous espérons que ce recrutement va être un lien d’amitié, un lien de coopération et de partenariat, parce qu’un enseignant chercheur n’est pas exclusivement lié à une université. La mobilité des enseignants, c’est quelque chose d’extrêmement important pour notre continent. Il y a des pays qui produisent un excèdent de formateurs qualifiés, d’enseignants qualifiés, si les autres peuvent en bénéficier, ce n’est que l’Afrique qui peut gagner et qui peut accélérer son développement.

Nous sommes profondément africanistes. Nous croyons profondément à l’intégration africaine par la Science et par l’Education. Je pense que c’est un début et cela va donner le ton et permettre aux uns et aux autres d’emboiter le pas. Il faut dire aussi que les Guinéens enseignent en grand nombre dans beaucoup de pays ouest africains. Ils l’ont fait depuis les années 1960. Un exode massif d’enseignants chercheurs guinéens qualifiés a été constaté dans les pays ouest africains, parce que nous croyons encore une fois, à l’intégration, à l’africanisation.
Quel est le salaire de base d’un enseignant chercheur guinéen ?
Je ne saurai vous le dire dans les détails, mais je suis sûr que c’est très attractif. Mais, il y a une différence, il y a les Guinéens admis à la fonction publique et donc soumis aux règles de rémunération de la fonction publique et surtout aux règles de rémunération d’un décret que le président de la République a pris pour revaloriser la prime et la rémunération des enseignants titulaires de PHD, titulaire de doctorat, que ce soit dans l’enseignement supérieur ou dans n’importe quel département de l’administration publique. Les Guinéens donc sont soumis aux règles de la fonction publique. Les non Guinéens ont des contrats à durée déterminée qui leur permette de travailler en Guinée en toute légalité, conformément à leurs engagements ailleurs. Donc, ils ne sont pas intégrés dans notre fonction publique. Ils sont contractuels et nous leur signons des contrats à durée déterminée qui leur permettent justement de venir faire leur mission d’enseignement, de façon très mesurée, que l’on puisse évaluer leur impact et puis leur permettre d’avoir cette mobilité, ou le choix de retourner d’où ils viennent quand ils le voudront.
Pour leur rémunération en en franc guinéen, je peux vous dire que ça peut aller jusqu’à 20 à 25 millions par mois, cela dépend du grade de celui que l’on recrute et ça dépend aussi en général de son expérience. Il y a des Guinéens payés jusqu’à 20 millions selon le grade, mais qui sont de la fonction publique. Et puis comme dans tous les pays du monde, vous avez le salaire de base, le minimum que vous touchez quand vous entrez à la fonction publique, quand vous êtes détenteur d’un certain grade. Ce n’est pas automatique, c’est très compliqué au départ. C’est une machine qu’il faut huiler, des automatismes qu’il faut bâtir, mais tout cela rejoint la vision de qualification de notre système autour de l’enseignant, parce que pour nous, c’est le premier capital de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique.
Cinquante-neuf enseignants chercheurs sénégalais viennent d’être recrutés. Combien sont-ils les enseignants chercheurs recrutés à l’étranger par les universités guinéennes ?
Sur ce dernier recrutement, il s’agit de recruter 300 Phd. Je ne saurai vous dire quelle est la part de chaque pays. Je sais que le Bénin aussi fourni beaucoup d’enseignants chercheurs de qualité, le Sénégal également. Je pense que c’est extrêmement disparate. Ils viennent de plusieurs pays africains. Le processus est en cours, il n’est pas clos. La liste officielle des admissibles sortira. Nous avons des enseignants sénégalais qui viennent chez nous depuis 30 ans. Ce n’est pas une nouveauté. Les enseignants sénégalais viennent enseigner dans nos universités en mission d’enseignement depuis 30 ans. Nous avons un protocole d’accord de coopération avec le gouvernement sénégalais sur la mobilité des enseignants, signé depuis 2025. C’est vrai qu’il n’a pas connu une approche d’exécution, mais cela ne saurait tarder. Mais, les relations entre les universités sénégalaises et les universités guinéennes dans la mobilité des enseignants datent de plus de 30 ans. Beaucoup de programmes de Masters, de Licences, sont animés par des enseignants sénégalais, mais aussi par des enseignants ivoiriens, maliens, béninois et togolais.
Le recrutement des 59 enseignants chercheurs sénégalaids est considéré par le gouvernement sénégalaid comme une fuite de cerveaux…
Je ne pourrais pas vous dire s’ils sont 59, mais je sais qu’il y a beaucoup d’entre eux sont à la retraite au Sénégal. Il y en a qui ne sont pas à la fonction publique sénégalaise. Mais, nous allons faire en sorte que nos partenaires du Sénégal ne soient pas indisposés, qu’on ne fasse du tort à personne. Après la liste des admissibles, nous entrerons en contact avec nos homologues du Sénégal pour évaluer la mobilité des enseignants chercheurs sénégalais ou même des autres pays aussi.
Quelles sont les conditions pour être candidats ?
Être titulaire d’un PhD. Le recrutement de cette année vise essentiellement à établir des contrats et à avoir des enseignants chercheurs de rang magistral pour animer à la fois nos programmes doctoraux, mais aussi nos programmes de Master. Mais, nous avons aussi recruté des Maîtres assistants et des Assistants dans les domaines où il n’y a pas de spécialistes guinéens. Partout où il y a des spécialistes guinéens, nous avons recruté des Guinéens. Partout où il n’y a pas de Guinéens, nous avons recruté des non guinéens. C’est la logique du recrutement que nous avons. C’est un appel aussi aux Guinéens détenteurs de PhD qui sont à l’étranger, qui exercent là-bas pour leur dire que leur pays a besoin d’eux. Nous avons des conditions qui ne sont pas les meilleures au monde, mais qui sont attractives pour la Guinée. Pour qui connaît les conditions de travail de la Guinée, c’est assez raisonnable, en tout cas c’est au-dessus de la moyenne. Il est extrêmement important que les Guinéens détenteurs de Phd vivant à l’étranger puissent considérer les prochains appels à candidature. Il y en aura en 2026, il y en aura en 2027.
Les enseignants étrangers bénéficieront-ils d’un traitement particulier ?
Ce ne sont pas les mêmes systèmes de rémunération. Ce n’est même pas la même vision. Dans aucun pays au monde, un étranger n’est rémunéré au même titre qu’un local. Comme je l’avais dit, les enseignants guinéens sont à la fonction publique. Ils bénéficient de la couverture universelle de santé, ils ont la retraite, on peut les nommer à des postes de responsabilité à l’intérieur des universités par décret ou par arrêté. Ce qui n’est pas le cas des enseignants étrangers qui sont là pour une période déterminée, de trois ans au début, ensuite extensible à cinq ans. Ce qui peut leur permettre de travailler. Ils ont des polices d’assurance privée, ce sont eux-mêmes qui les contractent. Ils sont sensiblement mieux rémunérés, ça aussi c’est très relatif. Par contre, les Guinéens ayant des grades de professeurs sont aussi bien rémunérés que les enseignants chercheurs étrangers.
Le recrutement d’enseignants chercheurs sénégalais fait jaser au Sénégal. Vous êtes au courant ?
L’information n’est pas officielle, donc il est très difficile de la commenter. J’ai vu des coupures de presse parlant de cela, mais je pense qu’il y a beaucoup de passion. Nous sommes en train d’officialiser un phénomène qui existe depuis 30 ans, encore une fois. Si vous regardez dans les archives et les données, les enseignants sénégalais sont en Guinée depuis plus de 30 ans. Ils viennent, ils enseignent, ils repartent, ce sont des missions d’enseignement. Ce n’est pas diffèrent de ce que nous sommes en train de faire, sauf que maintenant, le Ministère de l’enseignent supérieur a envie de mesurer l’impact de l’intervention de chacun, d’évaluer les compétences des enseignants qui viennent enseigner chez nous et établir des relations de partenariat durables avec les institutions d’enseignement africains, parce que des enseignants sénégalais qui viennent enseigner en Guinée et qui co construisent des thèses peuvent avoir des thèmes qui intéressent notre économie. Nos économies sont des économies similaires. On peut partager la connaissance.
Pour moi, il n’y a pas de frontières. L’université ne peut pas avoir une frontière politique. Il faut que les universités africaines soient ouvertes les unes aux autres pour pouvoir construire une connaissance africaine universelle. Déjà, nous n’existons pas dans la conversation mondiale. Si entre-nous aussi on fait des frontières, je pense que ça va être un peu compliqué.
Peut-on avoir une idée du nombre de candidats ayant postulé ?
Il y a environ plus de 2 000 personnes toutes nationalités confondues qui ont postulé pour trois cents places disponibles. Nous avons, dans les trois cent retenus, des professeurs de nationalités belge, française, canadienne, américaine aussi qui ont postulé et qui ont été retenus. Ils vont venir enseigner dans nos systèmes d’enseignement supérieur. Il y a une commission nationale que coprésident le ministère de l’Enseignement supérieur représenté par la Conférence des Recteurs et Directeurs généraux des Institutions d’Enseignement supérieur, le ministère du Travail et de la Fonction publique, recruteur, qui est représenté par son secrétaire général.
Cette commission a travaillé avec des enseignants et chaque commission thématique a été présidée par le plus gradé. C’est beaucoup d’enseignants, c’est beaucoup d’institutions qui se sont réunies pour pouvoir, eux-mêmes, recruter les enseignants dont ils ont besoin. C’est un processus assez sélectif, basé sur le besoin. Sur le besoin, être sélectif et prendre les meilleurs.
Propos recueillis par Abou Bakr


