Maintenant le monde est devenu très moderne. Très civilisé. Très développé. Quand ils parlent à la télévision là-bas, leurs dents brillent comme des phares de voitures chinoises. Ils disent : démocratie, liberté, droits humains, stabilité régionale, frappes ciblées, dommages collatéraux… Quand ils finissent de parler, quelque part un enfant cherche sa jambe dans les gravats. À fakoudou !

Moi, petit citoyen d’un petit pays fatigué-là, je regarde la télévision avec un seul œil. L’autre œil est occupé à surveiller la marmite vide. Parce que le progrès est devenu une belle chose deh !

Avant, pour tuer quelqu’un, il fallait au moins regarder son visage. Aujourd’hui non. Tu appuies seulement sur un bouton. Le missile voyage seul comme un taxi de Bambéto à minuit. Même ton café n’a pas refroidi qu’un village entier a disparu. Après, ils disent : « opération réussie ». À fakoudou !

Et chacun cherche sa bombe maintenant. Le petit pays veut sa bombe. Le grand pays veut une plus grosse. Celui qui possède déjà mille manières de détruire la terre dit à l’autre : « Attention hein ! La paix mondiale est fragile. »

Toi, pauvre citoyen, tu écoutes ça avec ton ventre vide. Tu te demandes si la paix mondiale peut accompagner ton riz sans sauce. On Chen fout ! Parce que nous ici au moins, soyons honnêtes, deh… nous n’avons pas de missiles. Nous avons seulement le délestage. Notre bombe atomique à nous, c’est le courant qui part quand le match arrive aux tirs au but. Voilà notre technologie.

Chez nous, quand on illumine le ciel, c’est les feux d’artifice. Chez eux, quand on illumine le ciel, une ville disparaît sur un écran radar. Hé Kéla !

Finalement, qui est sauvage alors ? Moi je vois les grands défenseurs de la liberté-là avec leurs lunettes de soleil, leurs sommets internationaux, leurs conférences sur la paix… après la réunion chacun retourne vendre ses armes, ses drones, ses chars, ses bombes intelligentes. Des bombes intelligentes ! Hé Kéla ! Le monde a fabriqué des bombes intelligentes avant de fabriquer des dirigeants sages. À fakoudou !

Même les mots sont devenus hypocrites maintenant. Quand un pauvre tue un pauvre, on dit : barbarie. Quand un puissant écrase un peuple entier, on dit : géopolitique. Quand un misérable vole un téléphone au marché, il devient un danger public. Quand un grand pays pulvérise une maternité, une école, une ambulance… les experts viennent expliquer ça avec des cartes et des écrans tactiles.

Wallahi ! Le sang du pauvre même n’a pas la même couleur à la télévision. Nous pauvres au moins, notre misère est artisanale.

Eux, leur barbarie est industrielle.

Et pourtant regardez bien dé… malgré nos routes cassées, nos hôpitaux fatigués, nos écoles qui toussent la craie, nous n’envoyons pas des drones sur les vieillards. Nous ne bombardons pas les enfants pendant leur sommeil. Nos dirigeants peuvent promettre le goudron jusqu’à fatiguer le microphone, mais au moins ils ne larguent pas des missiles sur des bébés.

Hé Kéla… peut-être que la pauvreté empêche certains crimes.

Parce que quand tu as faim longtemps, tu comprends mieux le ventre des autres. Celui qui dort sans ventilateur connaît la valeur de l’ombre. Celui qui a porté le bidon connaît la valeur de l’eau. Celui qui souffre comprend plus vite les larmes. Ou bien je me trompe ? Tout ça là quoi !

Le monde libre-là même est compliqué. Très compliqué. On parle de démocratie pendant qu’on espionne tout le monde. On parle d’écologie avec des puits de pétrole partout. On parle des droits humains selon le passeport du mort. Il y a les morts prestigieux… et les morts sans abonnement médiatique.

Même la compassion exige maintenant un visa. On Chen fout ! Et nous autres pauvres gens, nous sommes assis entre deux marchands : ceux qui dirigent le monde et ceux qui dirigent nos quartiers. Les premiers vendent la peur. Les seconds vendent l’espoir. Au milieu, le petit citoyen vend son téléphone pour payer l’ordonnance médicale. À fakoudou !

Parce que tomber malade chez nous-là… Wallahi… c’est comme entrer dans un hôtel cinq étoiles sans réservation. Tu arrives avec une simple toux, on te remet une ordonnance longue comme le Transguinéen. Le pharmacien te regarde comme si tu voulais acheter une parcelle à Dubaï. Hé Kéla ! Et malgré ça, on nous appelle des pays sous-développés.

Oui ! Nous sommes tellement sous-développés que nous n’avons même pas assez de sous pour détruire le monde correctement. Nous sommes pauvres jusque dans la catastrophe. Pas de budget pour fabriquer une bombe nucléaire. Nos bombes à nous sont simples : le chômage, la corruption, l’inflation, les faux médicaments, les caniveaux bouchés, les détournements de fonds publics. Ça tue lentement. Sans flash spécial. Sans experts internationaux. Sans minute de silence à l’ONU.

Chez nous, même mourir c’est affaire-affaire, parce que le pauvre fait la queue partout : pour manger, pour travailler, pour se loger, se soigner … Alléluia !

Nous avons l’or mais pas les bijoux.

Le diamant mais pas la lumière.

Les fleuves mais pas l’eau courante.

Les élections mais pas le choix.

Les discours mais pas la vérité.

Les téléphones intelligents mais des conversations bêtes.

La jeunesse mais pas l’avenir.

Nous avons tout, mais notre tout, c’est comme la toux qui ne peut pas nous offrir un bol de riz. Hé Kéla… un pays riche avec un peuple pauvre, c’est comme un gros éléphant incapable de porter sa propre queue. Et pendant ce temps-là, les grands de ce monde continuent les réunions sur la paix mondiale. Ils parlent beaucoup. Quand la femme parle, l’homme parle, le président parle, l’expert parle, l’ambassadeur parle… qui écoute qui ? La radio du pauvre est petite mais le bruit des puissants est trop bruyant dedans.

Wallahi ! Dieu lui-même nous observe. Chaque matin, Il reçoit les mêmes plaintes : les bombes ici, la faim là-bas, la corruption ici, l’hypocrisie là-bas. Même les anges doivent demander leur mutation maintenant.

Mais peut-être que la vraie liberté n’est pas là où on croit. Peut-être que la vraie liberté, ce n’est pas d’envoyer une machine sur Mars. Peut-être que la liberté, c’est simplement laisser un enfant finir son sommeil sans entendre une sirène. Peut-être que la civilisation, c’est un vieillard qui meurt de vieillesse et non sous les décombres. Peut-être que le progrès, c’est partager le pain avant de partager la guerre. Mais ça apparemment… ce n’est pas assez moderne.

Alors le monde continue son cinéma technicolor. Les puissants continuent leurs discours propres avec des mains sales. Et le pauvre continue de rire un peu pour ne pas mourir complètement.

Parce que dans ce siècle très développé, l’homme sait parler aux satellites… mais il ne sait toujours pas parler à son prochain. À fakoudou !

Sambégou Diallo